Voilà, c’est fini, trois petits tours et puis s’en vont, le festival de Cannes 2012 a tiré sa révérence. Non sans avoir dévoilé son palmarès, et du même coup, provoqué scandale, mécontentement, surprise et frustration. Notamment chez les nombreux fans de Marion Cotillard et chez les non moins nombreux cinéphiles que Carlos Reygadas et son ‘Post Tenebras Lux’ ont semés au long de deux heures que l’on dit d’un ennui périssant.
Tous ces films récompensés ce soir, auréolés de leur gloire azuréenne, vont bientôt débouler dans les salles obscures. Alors pour vous aider à y voir plus clair, voici mon avis sur ceux que j’ai vu durant mon bref séjour cannois cette année. Et pour moi, je l’avoue, le jury ne s’est guère trompé.
Amour, de Michael Haneke: rien à dire, ou plutôt tant à dire sur cette Palme d’Or largement méritée. Le film de Haneke vous prend à la gorge et la sobriété renforce la profondeur de son propos. L’histoire de Georges et d’Anne, ces deux octogénaires amoureux et que la dépendance ne va pas parvenir à séparer, est non seulement d’une beauté prodigieuse mais aussi d’une intelligence inouïe. Haneke la filme en plans fixes, respectueux mais crus. Une émotion intense passe dans des dialogues apparemment banals (‘Tu es un monstre, mais tu es gentil’, ‘La lampe est cassée aussi’), et c’est souvent hors champ, dans l’esprit du spectateur, que l’action se déroule. Et les acteurs, Emmanuelle Riva en tête, sont proprement époustouflants.
Au-delà des collines, de Cristian Mungiu: le réalisateur roumain de ‘Quatre Mois, trois semaines et deux jours’, Palme d’Or 2007 récolte cette année le prix du meilleur scénario tandis que ses deux interprètes feminines, Cosmina Stratan et Cristina Flutur, dont ce film marque les débuts au cinéma, reçoivent conjointement le prix d’interprétation féminine. Mungiu part, cette fois encore, d’un fait divers sordide (une jeune fille tuée par des religieux au cours d’un long exorcisme dans un couvent en Moldavie) et d’un lien indéfectible entre deux jeunes filles. L’une est entrée en religion, l’autre tente de lui faire admettre le sectarisme des pratiques de sa communauté, peut-être parce qu’elle aime trop son amie, mais peut-être aussi parce que c’est vrai, rout simplement. Mungiu vise juste. Il met en relief l’incompatibilité de l’amour sacré et de l’amour profane dans un style tellement réaliste que l’on sent le bois mouillé et les odeurs de renfermé de ce couvent moldave. Il déploie aussi une maîtrise absolue du rythme, de la photo, de l’émotion, et ce de la première scène (une étreinte trop sensuelle, entre deux trains, qui tout de suite, fait basculer le film dans une sorte d’étrangeté) à la dernière (une femme médecin qui parle du décès de la jeune fille, dans une lumière crue, avec des accents de colère dans la voix). Un film dérangeant et virtuose.
Jagten (La Chasse) de Thomas Vinterberg, pour lequel Mads Mikkelsen a reçu le prix d’interprétation masculine. Le réalisateur de l’excellent ‘Festen’ en 1998 à la filmographie inégale depuis, semble revenir à certains des préceptes initiaux de Dogma avec ce film: décors naturels, lumière naturelle, son direct… Vinterberg frappe fort avec ce récit intimiste centré sur Lucas, un quadragénaire divorcé employé dans une crèche, qui va devenir la proie de la vindicte de tout son village après qu’une petite fille, l’a eu accusé à tort de pédophilie. Mikkelsen, avec son physique de vikking indestructible et son jeu sobre et vulnérable, n’a pas usurpé son titre. Et les cinéphiles découvrent un Vinterberg différent, plus social, plus nuancé mais toujours aussi pessimiste quant à la noirceur de l’âme humaine.
Reality, de Matteo Garrone: je ne suis pas complètement objective sur ce film (il se trouve que je fais partie d’un groupe d’investisseurs qui l’a partiellement financé). Mais quand même: quel art insensé de la mise en scène chez Matteo Garrone. Des plans tout simplement vertigineux ouvrent et clôturent le film. Comme en 2008, avec Gomorra, Garrone a empoché le Grand Prix, mais c’est le prix de la mise en scène qu’il aurait dû décrocher: à chaque scène, il abat ses cartes comme un joueur de poker, obligeant le spectateur à prendre parti, à échafauder des hypothèses avant de comprendre où on l’emmène. Tourné dans un Naples aux couleurs éclatantes pour mieux dénoncer les mirages de la télé-réalité, Reality renoue avec une certaine tradition du néo-réalisme italien grâce à des acteurs bigarrés (bimbos, obèses, anciens maffiosi vus dans Gomorra, vraies-fausses stars de télé…) parmi lesquels Aniello Arena dans le rôle principal, celui d’un poissonnier dont la vie bascule le jour où il passe le casting de l’émission Grande Fratello (sorte de ‘Loft Story’ transalpin). Incarcéré depuis près de 20 ans, il a entamé une carrière d’acteur en prison, a obtenu une permission spéciale pour participer au tournage. Absent de la Croisette, il aurait peut-être pu bénéficier d’une autre permission s’il avait obtenu le prix d’interprétation qu’on lui décernait en off dans les milieux bien informés. Dommage. Mais quand même, quel film.
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