Loin de Cannes


On ne va pas se mentir: ce n’est pas de Cannes que j’écris ce billet. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire mon amertume, je n’y reviendrai pas. 

Mais au fond, cette distance qui me sépare pour quelques jours de l’éphémère capitale du cinéma mondial est salutaire. Elle me donne l’occasion de vous parler d’une tendance que j’ai vu émerger ces dernières semaines dans les salles obscures et, au passage, de vous donner quelques conseils pour vous y rendre. 

La tendance en question, c’est la renaissance du « film de genre ». Vous savez, ce bon vieux film d’horreur, cette série B, cette comédie qui n’ont d’autre ambition que de nous distraire. Noble ambition, du reste, d’autant plus si elle tient ses promesses. Ce qui se produit assez souvent en ce moment. La preuve en quatre films de genre épatants et toujours en salles:

1- le film de survie qui vous fait hésiter à prendre votre voiture: Tunnel de Kim Seong-hoon

Idée simple mais géniale: un automobiliste traverse un tunnel de montage à bord de sa Kia toute neuve (on est en Corée) lorsque le tunnel en question s’effondre sur sa voiture. Seul -ou presque- avec une bouteille d’eau, un mince filet de réseau téléphonique et la radio qui ne capte que de musique classique, coincé dans l’épave de son véhicule, il va devoir puiser en lui-même des ressources qu’il était loin de soupçonner. 

Va-t-il s’en sortir alors qu’au dehors, les secours peinent à mettre au point une stratégie d’excavation? Son couple va-t-il résister à cette longue épreuve? Ce film tout en tensions, efficace en diable n’est simple qu’en apparence. D’abord il multiplie les tiroirs (fausses pistes, points de vue multiples…). Ensuite, il laisse poindre sous le divertissement une critique sociale et politique acerbe envers un pays qui est passé trop vite de la pauvreté extrême au statut de puissance économique obsédée par la vitesse et la performance au détriment de la patience et de la probité. Du grand art. 

2- le film d’épouvante qui cache une satire sociale virulente: Get out de Jordan Peele

Ce film-là commence comme un « Devine qui vient dîner? » contemporains: une jeune fille de bonne famille, blanche, s’apprête à présenter à ses parents son petit ami, noir. Mais peu à peu, au lieu de dérouler le fil bien ordonné de la comédie romantique, le film bascule résolument dans l’horreur. Quitte-t-il pour autant le terrain de la critique sociale? Non, bien sûr, et ce n’est pas là la moindre de ses qualités. 

C’est Jordan Peele, comique américain issu d’un duo (Key and Peele) qui rappelle Omar et Fred, qui signe ce film étonnant, plein de suspense et d’humour qui questionne avec impertinence ma place des Noirs dans la société américaine mais aussi dans l’imaginaire occidental. Produit avec l’appui d’Eddy Murphy, ce film au budget réduit est parti pour faire un succès surprise en salles et un succès mérité dans le monde entier. 
3- le documentaire qui vous redonne le moral : À voix haute de Stéphane de Freitas et Ladj Ly 

Les fans de documentaires dont gâtés en ce moment: le genre est en plein renouveau. Et du coup bien sûr, le niveau monte. Mais même à ce compte-là, À voix haute sort du lot. 

Le film suit une dizaine de jeunes, étudiants issus de filières diverses à l’université de Saint-Denis, alors qu’ils préparent un concours d’éloquence. Mais pas n’importe quel concours: Eloquentia est organisé avec les meilleurs avocats, bénéficie de parrainages artistiques au plus haut niveau (Edouard Baer et Leila Bekhti font partie du jury) et désigne chaque année le prix convoité du « meilleur orateur de Seine-Saint-Denis ». Pour s’imposer, les jeunes vont devoir assimiler les codes, apprendre les règles du jeu mais surtout chercher en eux-mêmes les ressources nécessaires pour gagner: maîtrise de soi, respect de l’autre mais aussi et surtout: une cause, une idée pour laquelle ils ont envie de se battre. Tous sortiront de cette épreuve transformés. Et nous, chamboulés, émus et bourrés d’optimisme. 

4- la comédie française sans prétention mais pas bête du tout: Aurore de Blandine Lenoir

La réalisatrice, âgée de la petite quarantaine, est partie d’un constat simple: elle n’avait pas très envie de devenir une femme de cinquante ans. Elle s’est donc donné pour objectif de redorer le blason de cette héroïne des temps modernes, oubliée des médias et de plus en plus transparente au fil des années pour ses congénères 

masculins. Elle a convaincu deux actrices de 50 ans éminemment sympathiques (Agnès Jaoui et Pascale Arbillot) et une ribambelle d’acteurs non moins pétillants de participer à l’aventure (dont Nanou Garcia et deux transfuges épatants de la série Dix pour cent, Thibaut de Montalembert et Laure Calamy) s’est adjoint les services de l’excellente Océane Sainte-Marie comme co-scénariste et est partie tourner à La Rochelle. 

Et ce mix improbable donne un film joliment foutraque, enlevé, surprenant, qui appelle un chat un chat et une bouffée de chaleur une bouffée de chaleur. On en sort requinqué, sourire aux lèvres et dans mon cas, confortée dans ma conviction que le meilleur est à venir lorsqu’on atteint 50 ans. 

Mais je vous reparlerai de tout cela après Cannes. Si j’y survis, parce que je ne suis pas bien sûre que ce soit encore de mon âge. 

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L’après-midi du 8 mai 2017

Nadège H. sortait du métro lorsqu’elle sentit son portable vibrer dans la poche de son jean. « Bonjour, docteur T à l’appareil. J’ai une urgence un peu particulière. J’ai besoin d’une kiné efficace et discrète. Prête à se déplacer rapidement sur Paris. Aujourd’hui. Maintenant, en fait. »

Nadège aimait travailler avec le docteur T. Précis, exigeant, il lui avait envoyé de nombreux patients depuis qu’elle s’était installée dans son propre cabinet, cinq ans plus tôt. Essentiellement des rééducations post-opératoires, presque toujours des cas complexes et des patients intéressants: hommes d’affaires, sportifs, médecins. Hommes politiques aussi. 

Elle sentit confusément qu’elle ne pouvait pas refuser. T. risquait d’avoir du mal à trouver quelqu’un en ce jour férié du 8 mai 2017.

Quelques secondes plus tard, deux numéros de portable apparaissaient sur l’écran de son smartphone. 

Elle composa le premier. Une voix faible décrocha. 

– « Bonjour c’est Nadège H. Je suis kiné…. » articula-t-elle

– « Ah! Merci. Vous pouvez venir tout de suite? »répondit le propriétaire de la voix, vaguement zézayante, épuisée mais pleine d’espoir 

– « Euh…. Où? »

– « Je vous envoie l’adresse. Merci. »

Une demi-heure plus tard, Nadège se présentait devant l’imposante porte cochère d’un immeuble de l’ouest parisien, gardée par un non moins imposant vigile. 

– « Je suis kiné » dit-elle « on m’a appelée… »

– « On est au courant », répondit le molosse. « Pièce d’identité siouplai »

Tandis qu’il s’éloignait avec son passeport en vociférant dans son oreillette, Nadège ne put s’empêcher de se demander où elle mettait les pieds. 

Elle le comprit quelques instants plus tard, lorsqu’une élégante femme blonde aux traits tirés, mince, bronzée, un épais trait de khôl sur les yeux, lui tendit la main en l’attirant vers le fond de l’appartement en lui soufflant:

– « Merci d’être venue aussi vite. J’espère que vous allez pouvoir le débloquer. Il a vraiment très mal au dos. Et il faut absolument qu’il dorme ». 

La blonde s’effaça après avoir toqué à la porte. Nadège entra. Il était là, assis sur le lit, dos au mur, en bras de chemise, les yeux hagards, la cravate défaite, les jambes douloureusement repliées devant lui. Il gémissait. Nadège le reconnut immédiatement et voulut le saluer. Mais comment s’adresser à lui ? « Monsieur le Président »? « Président »? « Monsieur Macron »? 

Coupant court à ces conjectures, elle s’entendit alors prononcer elle-même la phrase rituelle avec laquelle elle commençait toutes ses séances: 

– « Bonjour, comment allez-vous aujourd’hui ? »

Il écarta son bras et tenta d’esquisser un sourire. Ce regard bleu, ce diastème discret… il n’y avait plus aucun doute 

– « Ça va très bien. Mais j’ai très mal »

Elle ôta sa veste, s’approcha de lui. 

– « Vous permettez? » dit-elle en posant ses paumes de mains sur ses épaules. Dures comme le roc. Il gémit sourdement. « Je crois qu’il faudrait que vous commenciez par respirer ». Il acquiesça. Elle posa de nouveau ses mains dans le haut de son dos et imprima à trois reprises une pression légère mais ferme. Il inspira profondément, relâchant peu à peu ses muscles endoloris.

Au bout de quelques minutes, il allongea ses jambes, retira sa cravate et renversa sa tête en arrière. 

– « J’ai tellement à faire » dit-il

– « C’est sûr. Mais d’abord vous devez vous reposer. Vous détendre » répondit-elle en saisissant son bras. 

– Sans lui laisser le choix, elle l’allongea sur le lit et commença à lui masser vigoureusement les épaules et le crâne. Il était trop faible pour opposer une résistance. 

– « Continuez à respirer. À chaque expiration, mettez mentalement à distance une contrariété. C’est bien mieux que de les laisser vous bloquer le dos ». 

La pièce ne tarda à se remplir d’un calme sourd, hélas bientôt troublé par les éructions digitales des deux portables posés sur la table de nuit. 

– « Laissez sonner », dit Nadège d’un ton sans appel. « Je les donnerai à votre femme en sortant ».

– « Mais il faut que je réponde. Si c’est… »

– « Peu importe qui c’est. C’est vous le patron maintenant. Et votre job, c’est de donner de l’espoir aux gens. Vous devez les réconcilier avec le travail, avec l’ambition, avec l’Europe. Vous devez faire travailler ensemble des gens qui se détestent. Vous devez leur redonner l’envie de défendre les valeurs de la France, redorer notre image à l’extérieur. Tout cela en faisant attention au budget. Et vous n’y arriverez pas avec le dos en compote »

Sa respiration s’accéléra puis ralentit de nouveau. Nadège malaxait maintenant son crâne avec force. Puis, enfin, elle vit avec satisfaction sa poitrine se soulever régulièrement. Ses yeux étaient clos, ses lèvres entrouvertes. 

Elle se leva, ramassa sa veste et quitta la pièce. 

Brigitte, qui l’attendait sur le pas de la porte, l’interrogea du regard. Elle lui répondit d’une moue rassurante. L’épouse rassérénée soupira:

– « Merci beaucoup. On a eu de la chance de tomber sur vous. Je vais vous régler… combien je vous dois? » 

Elle fit un pas vers son sac à main. Mais Nadège était déjà sur le pas de la porte d’entrée

–  » Vous ne me devez rien » dit-elle. « Et c’est nous qui avons eu de la chance de tomber sur lui »
Elle sourit et dévala l’escalier, prête à replonger dans le tumulte de la ville.

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Pourquoi il faut voter le 23 avril

J’ai deux grands garçons formidables qui ont le droit de vote. Je connais leurs opinions: ils rêvent d’entreprendre, ils seraient au centre-droit si tout cela avait encore un sens. J’ai voulu connaître leurs intentions: pour qui allaient-ils voter le 23 avril et le 7 mai? Et là, les bras m’en sont tombés. Non seulement ils allaient faire n’importe quoi au premier tour (l’un voulait voter Cheminade, l’autre blanc) mais aussi, et c’est en un sens bien pire, la perspective de voir, comme conséquence, Marine Le Pen élue ne les effrayait pas plus que ça. « On verra bien » m’a dit l’un. « Au pire, elle essaie, elle se plante et on aura résolu le problème en cinq ans » a rétorqué l’autre. 
J’ai bien sûr riposté. Je leur ai dit que j’étais sidérée, déçue, outrée. Que les idées de l’extrême droite étaient racistes, xénophobes, antisémites. Mais je n’ai pas pu rester très longtemps sur le terrain de l’émotion. La discussion s’enlisait. Il a fallu que je puise dans la rationalité et l’expérience. Et là, j’ai marqué des points. Alors comme je me dis que cette expérience peut servir à d’autres, je la partage ici. 


D’abord, il faut admettre que ne pas voter, c’est voter pour le FN car les électeurs de Marine Le Pen, eux, glisseront bien leur bulletin dans l’urne le 23 avril. 
Partant de là, il faut comprendre que le programme économique du FN aurait sur la France l’effet d’une guerre. 
Je me suis penchée sur le sujet car mon travail m’amène à construire des scénarios économiques et à les présenter à des investisseurs, afin de leur donner si possible envie d’investir – ce qui revient souvent à leur inspirer confiance. Or, la confiance, c’est une chose que l’hypothèse de l’élection de Marine Le Pen exclut purement et simplement. Par quelque bout qu’on le prenne, le programme du FN ne laisse aucun espoir à l’économie française. Il reviendrait à plonger le pays dans une récession profonde et durable. Sortie de l’Europe, rétablissement des droits de douane, retour à une monnaie nationale, retraite à 60 ans… Les premières victimes de cette catastrophe seraient les Français, qui s’appauvriraient à grande vitesse, leur travail valant de moins en moins cher et leur pouvoir d’achat rétrécissant comme peau de chagrin sous l’effet des taux d’intérêt grimpant en flèche et des prélèvements insupportables. Et parmi les Français, les jeunes paieraient le plus lourd tribu, faute d’investissement dans la formation et de croissance économique, donc d’emploi. 


Ensuite Marine Le Pen ment comme elle respire. Elle ment d’abord sur sa capacité à faire fléchir l’Europe, à tenir ses engagements économiques, à faire entendre la voix de la France dans le monde. La France pèse peut-être peu avec l’Europe mais elle ne pèsera plus rien sans l’Europe. Elle ment par assimilation quand elle confond musulman et islamiste. Elle ment par omission en n’expliquant pas comment le fait de sortir de l’Europe et de mieux gérer la sécurité sociale vont permettre de réaliser des économies. Elle ment quand elle parle de la France de Vichy qui ne serait pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv, elle ment quand elle parle des migrants. Elle ment quand elle se pose en victime. Elle ment en permanence. 
Par ailleurs, s’il est établi que Marine Le Pen a réussi à rendre le FN fréquentable en apparence, il n’en demeure pas moins que ses soutiens les plus fidèles sont des groupes violents. Si elle est élue, leur haine de l’autre va s’exprimer avec la plus grande brutalité, sans risquer d’être punie. Il faudra des années pour reconstruire le lien social qui aura été ainsi détruit. 
Aujourd’hui, à deux semaines de l’élection, les médias et les marchés financiers jouent à se faire peur en évoquant l’hypothèse d’un deuxième tour entre Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Ce serait presque drôle si ce n’était pas un jeu perdant-perdant pour tout le monde dans ce pays. 
Mais vous savez quoi? Il ne tient qu’à nous d’éviter ce scénario catastrophe. Pourquoi Marine Le Pen serait-elle nécessairement au deuxième tour? Pourquoi devrions-nous nous résigner? Pourquoi? 
Je crois qu’après cette discussion, mes deux fils iront voter le 23 avril. Ils ne voteront pas blanc, sans doute pas non plus pour Cheminade. Et moi je vais continuer à parler avec des amis, des collègues, des connaissances. Je vais essayer de convaincre, personne par personne, d’aller voter et de donner un sens à son vote. La voie est étroite, mais il y a une voie. Pour l’instant 

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In bed with Claude Lelouch (ou presque)

Allez, je vais crâner un peu… La semaine dernière, en tant que blogueuse influente, j’ai passé une heure assise en face d’un monstre sacré du cinéma. Mais vraiment en face. À deux mètres à tout casser. 
Mais non, je n’exagère pas!… Regardez:


À vrai dire, si j’avais eu le choix du monstre sacré en face de qui passer la soirée, je n’aurais pas forcément pris Claude Lelouch. Harrison Ford ou Richard Gere, je ne dis pas, mais bon, quand j’ai reçu ça:

Je me suis dit « Pourquoi pas? ». Chacun sa vie: ce titre m’a fait penser aux films de Lelouch que j’aime bien: les Uns et les autres, Itinéraire d’un enfant gâté, le bon et les méchants. Par opposition aux films d’amour plus récents : Ces amours-là, Un + une, Roman de Gare… qui ne m’ont jamais tentée. Ceci dit, on ne va pas se mentir, ce qui a emporté le morceau c’est la suite du message :

D’abord cette histoire de Master class, ce ton un peu solennel pour parler de « Monsieur » Lelouch, tout ce Barnum m’a fait sourire. Et puis surtout, surtout…. le fait que l’événement se déroulât (oui, j’aime bien l’imparfait du subjonctif) se déroulât, donc au Club 13, la salle de projection de Lelouch himself. Ça, c’était un vrai argument. En effet cette salle est dotée, sans aucune comparaison possible, des sièges les plus confortables de la profession:


Qu’à cela ne tienne, me dis-je donc: j’y vais. Au pire: je dors un peu. Au mieux: je passe un bon moment. 

Le résultat?

Je n’ai pas dormi. Non que le film m’ait emballée de bout en bout, mais j’avoue que j’ai pris un certain plaisir à voir virevolter sur l’écran une ribambelle de stars françaises d’hier et d’aujourd’hui. Enfin, plutôt d’hier d’ailleurs: Johnny Hallyday, fil rouge du film, Francis Huster, Beatrice Dalle, Christophe Lambert, Rufus… les quadras Jean Dujardin, Nadia Fares, Elsa Zylberstein, font presque figure de jeunots. 


Mais passons sur l’âge, ce détail -qui ne doit pas déranger le public du grand Claude, probablement assez mûr. Même si par moments on a la vague l’impression de regarder un film de propagande dénonçant les méfaits de la chirurgie esthétique, il y a une vraie jubilation à voir ce petit monde s’entrecroiser sur l’écran. Et on a même droit à quelques moments de grâce comme Julie Ferrier en cagole (pétasse méridionale) plus vraie que nature ou l’avocat Eric Dupont Moretti en nounours attendrissant. 

Mais comme le vin, c’est dans la durée (assez courte, que l’on se rassure, surtout pour le standard lelouchien: 1h40) que l’on apprécie le film. D’abord, on remarque peu à peu que dans sa maturité de cinéaste, Lelouch s’est débarrassé de certains tics de mise en scène. Fini la caméra qui tourne sur elle-même, exit les vraies-fausses improvisations, adieu fous rires interminables et musique entêtante masquant la vacuité du propos. Son cinéma gagne en sobriété, en élégance, débarrassé des oripeaux des bons sentiments. 


Et surtout, derrière le film on devine un homme. Un presque octogénaire à la dégaine juvénile, le regard en alerte, inquiet des excès du monde, des égarements de la justice et du système de santé. Un type bien, généreux et soucieux de transmettre son art aux jeunes générations. Moins monstre sacré que vieux sage, Lelouch est un monument au fond très accessible, qui fait partie des murs. Et pas seulement ceux du Club 13, ni même du cinéma français. Ceux du cinéma tout court. 

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Votre film du week-end: Citoyen d’honneur

Amis cinéphiles qui avez comme moi un tropisme argentin- et je sais que vous êtes nombreux – si vous cherchez un film pour ce week-end, ne cherchez plus, vous l’avez trouvé. Allez voir Citoyen d’honneur, de Cohn et Duprat. 

Ce duo de réalisateurs déjantés et provocateurs est un peu à mi-chemin entre Delepine et Kerven pour le côté expérimental et grinçant et Omar et Fred pour l’humour potache. En 2009, leur film l’Homme d’à côté, récit d’un conflit de voisinage qui s’envenime dans une somptueuse villa de Le Corbusier, n’était pas passé inaperçu. 


Cette fois-ci, avec Citoyen d’honneur, ils font encore plus fort dans l’humour et la noirceur. Tout commence avec leur héros, Daniel Mantovani, un écrivain adulé dont l’encre est à peine sèche sur son prix Nobel de littérature. Toute l’ œuvre de Mantovani puise son inspiration dans son village de Salas, un trou paumé au fin fond de la Patagonie qu’il a contribué à rendre célèbre dans le monde entier en le quittant pour l’Europe sans y remettre les pieds plus de trente auparavant. Un beau jour, une invitation lui arrive du maire de Salas: on veut faire de lui un Citoyen d’honneur. Et Mantovani, qui est reçu par les plus grands et invité au quatre coins de la planète…. décide d’y aller. Par désœuvrement ? Par curiosité? Par culpabilité? On ne le saura d’abord pas complètement. Mais ce que l’on voit en revanche tout à fait clairement, c’est que son voyage va déclencher une série de situations absurdes et cocasses qui vont finir par former un tourbillon hilarant d’emmerdements en chaîne. Du même coup, presque imperceptiblement la farce se transforme en un conte philosophique habile sur la création artistique. 


Écrit avec une une précision millimétrique par le scénariste de Cohn et Duprat, Andrés Duprat, qui est par ailleurs architecte, ce petit bijou d’humour noir met en scène le grand Oscar Martínez, vu dans Les Nouveaux Sauvages et dont la personnalité à la fois chaleureuse et insondable fait merveille dans le rôle. 


Modeste comédie qui se mue peu à peu en une réflexion profonde et un peu effrayante sur la création artistique, Citoyen d’honneur a un immense mérite: celui de faire rire à gorge déployée. Et par les temps qui courent, en France comme en Argentine, une proposition comme celle-là ne se refuse pas. 

https://youtu.be/kNGr5cb8nuc

Citoyen d’honneur de Mariano Cohn et Gastón Duprat. Argentine, 1h40. En salles depuis le 8 mars 2017
 

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Bouleversants « Oubliés »

Plus de soixante-dix après, il semble que la deuxième guerre mondiale regorge toujours d’histoires toutes plus hallucinantes les unes que les autres. Des histoires avec un h minuscule pas toujours si petit que ça. 

Prenez par exemple celle que raconte l’excellent film danois  » Les Oubliés », de Martin Zandvilet, en salles depuis mercredi.

Danemark, 1945. Persuadés que le débarquement allié aurait lieu en Mer du Nord, les Nazis avait consciencieusement enfoui des mois durant des millions de mines antipersonnelles sur toutes les plages de la côte danoise. La guerre finie, il faut déminer d’urgence. Mais à qui confier cette tâche pénible et dangereuse ? Aux soldats allemands vaincus présents sur le territoire. 

Le film suit donc un groupe de jeunes soldats – la plupart à peine sortis de l’adolescence – qui paye au prix fort les errements de l’occupation nazie. Affamés, humiliés, livrés à eux-mêmes, ils deviennent les victimes d’une violence d’autant moins aveugle qu’elle est celle de la vengeance et de la haine de l’occupant. Même ceux qui auront la vie sauve n’en sortiront pas indemne. 


Outre sa beauté esthétique -lumière de la Mer du Nord et blondeurs adolescentes font ici bon ménage- ce film subtil et passionnant pousse très loin du manichéisme la réflexion sur la revanche et le pardon. Repoussant dos à dos les stéréotypes et les bons sentiments, il entraîne le spectateur dans une vertigineuse réflexion sur ce qui fait de nous des hommes. Réflexion dont nous ne sortons pas, nous non plus, indemnes. À l’image des mille soldats allemands qui ont perdu la vie ou ont été mutilés au Danemark durant l’été 1945. Mille autres seulement ont survécu. 

La bande annonce c’est ici

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Berlinale 2017 : cinq choses à retenir sur le cinéma allemand

Vous avez remarqué? Chaque année depuis 10 ans et La vie des autres au moins un très bon film allemand se fraye un chemin sur les écrans français. Toni Erdmann, Victoria, Barbara, Kreuzweg, Guerrière...

À l’origine de ce dynamisme, un marché large, une histoire riche des moyens et du talent. Et aussi un festival, la Berlinale, écrin et miroir d’un cinéma qui n’est pas toujours celui que l’on croit. 

Vous avez peur de sécher si dans dîner on aborde le sujet? Pas de panique, je suis là. Voici cinq points à retenir sur le cinéma allemand

Il est prolifique : à la Berlinale plus de 120 films allemands se partageaient cette année l’affiche du festival. 

Il faut nuancer, sur le lot il y a beaucoup de courts métrages et de coproductions. Mais tout de même: une section entière (Perspective des Deutsche Kino) est réservée aux films allemands et réserve chaque année son lot de bonnes surprises. Par exemple j’ai beaucoup ri à la projection de l’improbable Autocritique d’un chien petit-bourgeois (Selbstkritik eines bürgenlichen Hundes) Julian Radlmeier, qui dépeint les aventures d’un hipster obligé d’aller travailler dans une exploitation agricole sous peine de perdre les allocations-chômage dont il vit alors qu’il écrit et tente vainement de séduire des filles intellos et tourmentées. 

– Car contrairement à un préjugé tenace, les films allemands sont souvent assez drôles. D’abord il y a de franches comédies comme Tiger Girl, dans la section Panorama réservée aux talents émergents, film féministe gonflé et burlesque sur une jeune femme qui se reconvertit dans la sécurité après avoir échoué à l’examen d’entrée à l’école de police. 

Mais l’humour affleure même dans les films plus sérieux comme le très beau In time of the fading light dont le sublime titre en VO est In Zeiten des abnehmenden Lichts. Dans ce portrait d’une famille tiraillée par ses contradictions à la veille de la chute du Mur de Berlin, l’increvable Bruno Ganz (certes citoyen suisse mais allemand d’adoption ) incarne un irrésistible et acariâtre dignitaire communiste vieillissant. Sa prestation a d’ailleurs été acclamée par le public d’autant que…


Les allemands sont fans de leur cinéma, et ils ont bien raison. Au Festival de Berlin, le public est le bienvenu, les places sont en vente à des tarifs raisonnables et les inconditionnels font donc la queue dès potron-minet pour les acheter. 


Et bien sûr les films locaux font un carton. Exemple un inédit de 1973 de Reiner Werner Fassbinder en version restaurée, Welt am Draht

Les quatre heures que dure ce téléfilm de science-fiction brillant, où l’on passe du téléphone sans fil à l’allégorie de la caverne de Platon, n’ont pas découragé les fans, largement récompensés par un cocktail de fraîcheur, d’insolence et d’intelligence qui inspire encore les cinéastes d’Outre-Rhin aujourd’hui. Pour chacune des projections le moindre strapontin était pris d’assaut pour voir ce bijou. Mais même les strapontins sont confortables à Berlin. En effet…

L’Allemagne et singulièrement Berlin ont de sérieux atouts pour permettre au cinéma de prospérer: en termes d’infrastructures la capitale allemande possède d’Immenses théâtres, salles de concert et autres bâtiments ayant hébergé des symposiums sous l’ère communiste permettent des projections devant des centaines voire plus d’un millier de personnes. 

Ces lieux ont souvent gardé un charme un peu rétro qui ajoute encore au plaisir de ces grand-messes. Les cinémas de la ville ne sont pas en reste non plus. Quant aux infrastructures de production, qui expliquent la profusion de films et de coproductions, la Berlinale leur fournit une exposition médiatique méritée: les studios de Babelsberg, a quelques kilomètres au sud de la porte de Brandebourg, ont ainsi accueilli le tournage de plusieurs films présentés à la Berlinale ces dernières années comme Monument Men et surtout The Grand Budapest Hotel

– Forte d’une production dynamique et d’un marché de 80 millions d’habitants, l’Allemagne commence aussi à produire des séries qui ont le vent en poupe, y compris à l’international. Présentée cette année à la Berlinale, Le même ciel (der gleiche Himmel), série réalisée par Oliver Hirschbiegel, le réalisateur de La Chute, a tenu les spectateurs en haleine. Cette fiction ultra-documentée nous plonge dans le Berlin de 1973. En pleine guerre froide, nous suivons les aventures d’un jeune et brillant espion de l’Est infiltré à l’Ouest avec pour mission de séduire une femme mûre mais aussi celles d’une jeune nageuse qui rêve de participer aux Jeux Olympiques de Montréal. Autour d’eux gravitent espions, familles séparées, diplomates en goguette et escrocs interlopes. 

C’est drôle, surprenant, savoureux. Exactement comme Berlin et son festival. 

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