Trois films qui font mentir l’adage « il n’y a rien au cinéma au mois d’août »

C’est un fait mal connu : on prend des risques, quand on tient blog cinéma. Le risque de se faire engueuler par ses lecteurs, par exemple. Tenez, moi, l’autre matin, devant la machine à café, je me suis fait vertement houspiller par mes collègues. 

-« Y’a quoi, en ce moment, au cinéma? Rien, c’est ça? »railla la première 
-« En même temps, au mois d’août, enchaîna la deuxième, l’air un peu blasée en regardant ses ongles

-« Ben oui, rien, c’est sûr » renchérit une autre, persiflante.  « C’est pour ça qu’elle n’a rien écrit récemment… »

Avant même que j’aie eu le temps de réagir, une troisième se penchait vers moi, vaguement menaçante, en soufflant:

 

-« À cause de toi, à cause de tes non-conseils, je suis allée voir Valérian. Non mais tu te rends compte?!?…Valérian? »

 

Le soir même, pétrie de remords et hantée par l’image de mon innocente collègue recluse dans une salle obscure bondée et contrainte d’endurer, deux heures trente durant, la dernière folie, insipide et dispendieuse de Luc Besson, je me jetai sur mon clavier pour recommander non pas un, non pas deux, mais trois films savoureux et stimulants, visibles dans les salles en ce mois d’août :

 

1- Peggy Guggenheim, la collectionneuse de Lisa Immordino Vreeland

On connaît le nom de cette excentrique figure de la scène artistique du XXe siècle, son extraordinaire palazzo vénitien, son admirable collection  qui rassemble des œuvres aussi bien européennes qu’américaines…

 

Mais que sait-on de la femme derrière ses fastueuses apparences? Son destin hors du commun, souvent tragique (mère absente, père sombrant avec le Titanic, enfants séparés par son divorce), son appétit de vivre, sa liberté sexuelle assumée…

C’est à ce personnage hors norme, dont la trajectoire flamboyante traverse son siècle, que s’intéresse le documentaire de Lisa Immordino Vreeland. Mené tambour battant, à l’image du tempérament de son héroïne, le film surprend et fascine de bout en bout. Il émeut aussi parfois, en particulier lors des quelques  séquences dans lesquelles Robert De Niro (mon idole personnelle NDLR), l’éclat de adolescence dans le regard, évoque ses parents, artistes découverts par la grande Peggy. 

La bande annonce de Peggy Guggenheim, la collectionneuse, c’est ici

 

2 – Walk with me de Lisa Ohlin

Je sais ce que vous allez me dire: j’ai un faible pour les films danois. C’est vrai, mais je persiste et signe car décidément, ce cinéma sait mêler émotion et réalisme, éviter le pathos et jouer la carte de la sobriété et du pragmatisme tout en s’attaquant à des sujets pas faciles. Dernière illustration de ces multiples qualités: Walk with me de la Suédoise Lisa Ohlin, en salles depuis le 27 juillet. Les cinq premières minutes du film sont consacrées à l’exposition brutale du sujet: Thomas, jeune soldat parti combattre en Afghanistan, saute sur une mine et se réveille à l’hôpital à Copenhague, amputé de ses deux jambes. 

Outre la collusion improbable et réussie entre deux univers (la guerre et l’art), le film s’inspire d’un projet social lancé au Danemark en 2009: des danseurs du Royal Danish Theater, sollicités par l’armée, apportent bénévolement leur aide et leur connaissance intime du corps à des soldats au cours de leur rééducation psychologique et physique. Avec deux protagonistes formidables, Mikkel Boe Følsgaard (inoubliable époux royal trompé de Royal Affair et irresponsable gamin de la série Les Héritiers) et Cecilie Lassen, ancienne danseuse classique reconvertie avec brio dans l’art dramatique, le film est aussi un formidable hymne à la résilience, à la tolérance et à la confiance en soi. 

La bande annonce de Walk with Me c’est par ici

 

3 – Les filles d’Avril de Michel Franco

Jusqu’où l’égoïsme peut-il aller dans son combat avec l’amour maternel? C’est la question que pose avec finesse, témérité et non sans un humour un brin désespéré le  réalisateur franco-mexicain Michel Franco avec Les filles d’Avril, en salles le 2 août. 

 

Le jeune cinéaste a imaginé une famille comme toutes les autres, c’est-à-dire profondément dysfonctionnelle…. mais il a monté les feux puissance dix: enceinte jusqu’aux yeux, la jeune Valeria, 19 ans, vit dans une station balnéaire avec sa sœur aînée. À la naissance du bambin, la mère de Valeria rapplique, et vampirise sa fille, jusqu’au point de non-retour. Tout le monde va y laisser des plumes…

Porté par l’interprétation somptueuse d’Emma Suarez, almodovaresque et exotique Espagnole égarée dans un décor idyllique qui devient, au fil de l’intrigue, de plus en plus inquiétant, le film révèle des acteurs d’une spontanéité étonnante -tout le monde a vécu ensemble, dans une grande maison, avant le tournage, pour bien se connaître et pour créer un passif émotionnel entre les personnages. 

Mais c’est aussi la critique radicale de la famille qui vous cueillera en tant que spectateurs. Enfermés dans leurs névroses, ses personnages subissent leurs sentiments autant qu’ils les instrumentalisent. Trop paumés pour vivre seuls, trop obnubilés d’eux-mêmes pour s’assumer, ils nous évoquent des caricatures de nous mêmes. Et c’est glaçant. Mais c’est aussi beaucoup, mais alors beaucoup mieux, que Valérian. 

Un petit avant-goût des Filles d’Avril avec la bande annonce

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Le tour du monde en quatre films (déjà en salles)

L’approche des vacances vous donne envie de voyager? Vous rongez votre frein en attendant de faire vos valises? Pas de panique: les salles obscures ont ce qu’il faut pour vous faire patienter avec panache Dépaysement garanti avec des films venus des quatre coins de la Terre…
1- Memories of murder de Boon Jong-ho


Avec son deuxième film, le cinéaste coréen nous propose d’abord un voyage dans le temps. Réalisé en 2004 et inspiré d’un fait divers, son action se situe en 1986. Bien avant les téléphones portables et les bases de données, deux flics mal assortis vont tenter de résoudre l’énigme macabre que leur pose un tueur en série – le premier au pays du matin calme. 

Drôle, enlevé, mené à fond de train, ce polar éclectique renoue aussi avec le génie du genre: il révèle les les vraies couleurs d’une société épuisée par ses progrès économiques trop rapides, une guerre trop proche et une dictature en train de se déliter. Il faut plonger dans les entrailles des protagonistes de ce polar sombre, ambitieux et digne, qui ouvre la voie à un cinéma coréen moderne, de plus en plus audacieux et singulier. 

2- Le Caire Confidentiel de Tarik Saleh
Pour rester dans le polar mais en changeant de latitude, voici Le Caire Confidentiel. Le cinéaste suédois Tarik Saleh, d’origine égyptienne choisit donc le retour aux sources après s’être essayé au documentaire et au film

d’animation. 

Son nouveau film se situe juste avant la chute du régime de Moubarak et relate le meurtre d’une jeune chanteuse tunisienne dans un hôtel de luxe du Caire. Problème: la victime se révèle vite liée d’un peu trop près avec la famille des dirigeants du pays. Avec l’aide du seul témoin, une jeune femme de chambre soudanaise , Noureddine un inspecteur de police à la dérive va mettre à jour malgré lui les paradoxes et les tabous d’une société corrompue et désespérée. Et du même coup, relever la tête. 

Porté par l’interprétation intense de la formidable Mari Malek (dans le civil DJ et mannequin Sud-soudanaise) et de Fares Fares (valeur montante du cinéma scandinave vu dans Easy Money et les enquêtes du département V) ce polar sombre envoûte et captive sans oublier d’éclairer l’esprit. Une vraie réussite. 

3- Retour à Montauk de Volker Schlöndorff


Changement de continent avec le dernier opus du patriarche Volker Schlöndorff, le plus français des cinéastes allemands. Présenté à la Berlinale en février et sur les écrans depuis le 14 juin, son « Retour à Montauk » se déroule, comme son nom l’indique, dans les Hamptons, sur la côte Est des Etats-Unis. Pourtant c’est bien d’Europe et de la nostalgie du vieux monde qu’il s’agit dans ce film plutôt destiné aux seniors: un écrivain allemand, vieillissant, vient à New-York pour promouvoir son dernier roman, récit de sa liaison intense mais ratée avec une jeune compatriote dans cette ville, des années plus tôt. Son ex-maîtresse, devenue une avocate à succès, vivant toujours dans la grosse pomme, les deux anciens amants décident de passer ensemble un week-end au bord de la mer, comme un hommage à leur passion passée. 

Le film vaut surtout par les subtils jeux de miroirs (entre la réalité et la fiction, le vrai et le faux, le souvenir de l’amour et sa réalité) ainsi que par l’interprétation magistrale de Stellan Skarsgård et surtout de l’immense Nina Hoss, dont la beauté, l’humilité et la subtilité d’interprétation semblent tout simplement défier le temps. 

4- Une femme fantastique de Sebastián Lelio


Lui aussi en compétition à la Berlinale 2017 et en salles depuis le 12 juillet, voici LE film que je vais vous demander d’aller voir en priorité. D’abord pour compléter notre tour du monde: on est maintenant au Chili, pays d’Amérique du Sud passé de la dictature à l’ultra libéralisme avec comme fil rouge une loyauté sans faille au conservatisme catholique. 

Dans ce contexte, Marina, une jeune serveuse passionnée d’art lyrique et Orlando, un entrepreneur de 20 ans son aîné, s’aiment et vivent ensemble. Orlando a une ex-femme et des enfants adultes. Tout ce petit monde se respecte et tout irait pour le mieux si Orlando ne décédait pas brutalement et si Marina n’était pas transsexuelle. 

La vie déraille et tout se dérègle alors. Au fur et à mesure les préjugés et les émotions s’affrontent en un combat dont personne ne sortira indemne. 

Puissant et subtil, plein d’empathie et porté par Daniela Vega, une magnifique comédienne elle-même transgenre, initialement embauchée comme consultante sur le film, une femme fantastique est un hymne formidable à la tolérance, à l’empathie et à l’amour. Exactement les qualités qu’il faut pour profiter pleinement d’un voyage autour du monde. 

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Ne pas oublier Tallinn

Avant de quitter Tallinn, difficile pour moi de ne pas faire un détour par la prison de Patarei, au bord de la Baltique. 

Recouverte de graffitis, massive, la bâtisse est laissée à l’abandon depuis quelques mois. Les herbes folles commencent à ronger ses murs. À l’heure de l’euro et des accords de Schengen, les artistes fauchés d’Europe du Nord s’en donnent à cœur joie et transforment peu à peu ce lieu un centre d’art alternatif. Les Estoniens prennent ainsi leur revanche : le sinistre bâtiment est resté dans les mémoires comme un témoignage de l’oppression soviétique qui n’a pris fin qu’au début des années 1990. 

J’imagine que peu d’entre eux savent que juste avant cette sombre période, en mai 1944, quelques centaines de Français avaient échoué ici, déportés en train, par le convoi 73. Ils étaient presque 900 en quittant Drancy. 600 débarquèrent en Lithuanie, au fort IX de Kaunas. Les autres finirent ici. Mais ici ou là-bas, ils allaient presque tous mourrir, assassinés d’une balle dans la tête dans la forêt, étouffés dans une chambre surpeuplée ou tout simplement épuisés par les privations. 

Personne ne sait exactement pourquoi, parti de la gare de Bobigny, ce convoi a pris la direction des pays Baltes ni pourquoi, à son bord, ne se trouvaient que des hommes jeunes et capables de travailler. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils étaient tous Juifs et que c’est pour cela qu’ils ont été tués. 

Ce que je sais aussi c’est que mon grand-oncle, Jean Boas, le frère de mon grand-père, était parmi eux. Sur l’unique photo qui reste de lui, il a un sourire très doux et un beau chapeau. Il vivait à Saint-Cloud. En 1942, il aurait pu émigrer avec le reste de la famille aux États-Unis, mais il n’a pas voulu quitter sa mère, mon arrière-grand-mère Esther, lorsqu’il a fallu quitter Paris pour la zone libre. Alors il a disparu, quelque part sur les rives de la Baltique, en mai 1944. Il avait 41 ans. N’oublions jamais. 

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Cannes 2017: mon top 5

Rentrant tout juste de Cannes, je vous livre à chaud mes impressions sur les cinq films qui m’ont le plus touchée. Revue de détail 


1- Top of the Lake China Girl

Je sais, c’est curieux de citer une série télévisée en haut de ce top 5 pour Cannes 2017, mais vraiment, China Girl, deuxième saison de la série Top of the Lake qui sera diffusée en France par Arte à une date non encore annoncée, est parmi de ce j’ai vu de mieux cette année. 

Encore fallait-il avoir envie de consacrer 6 heures à la projection de cette intégrale, programmée dans le cadre des 70 ans du Festival. J’avoue qu’en tant que fan absolue de Jane Campion, et parce que j’avais adoré la saison 1, je n’ai pas résisté à l’occasion de « binge watcher » cette série, pour moi culte. 

La Croisette bruissait du look de Nicole Kidman dans cette saison sise en Australie, pays natal de l’actrice. Au de la de ses cheveux gris hirsutes et de son visage parsemé de grains de beauté, il faut dire qu’elle est formidable dans son rôle de mère adoptive d’une adolescente rebelle, en plein divorce et…. amoureuse d’une femme. 

Jane Campion a choisi de placer l’action de ce deuxième volet à Sydney, très loin des montagnes et des lacs néo-zélandais de la saison 1. C’est Robin, la policière incarnée par Elizabeth Moss (ex-Peggy de Mad Men) qui joue donc le rôle de trait d’union entre les deux saisons. 


Lancée dans une enquête haletante sur fond d’immigration illégale et de prostitution de jeunes Asiatiques, alors qu’elle se remet difficilement d’un chagrin d’amour, épaulée par une subalterne épatante et étonnante, Gwendoline Christie (vue dans Game of Thrones). 

Mais Robin est aussi et surtout l’aiguillon avec lequel Jane Campion poursuit son exploration sans concession de l’identité féminine dans toutes ses dimensions: maternité, sexualité, filiation, affirmation de soi…La cinéaste néo-zélandaise n’est-elle pas la première femme à avoir remporté la Palme d’Or et… la seule à ce jour?

Les 6 épisodes de Top of the Lake – China Girl seront diffusés prochainement sur Arte 


2- In the fade de Fatih Akin

S’il y a bien un autre cinéaste qui excelle dans la mise en lumière des femmes: l’Allemand Fatih Akin (De l’autre côté). 

Cette fois il offre à sa compatriote Diane Krüger un rôle superbe de femme forte et brisée, en même temps que l’occasion de jouer pour la première fois dans sa langue maternelle. 

Que se passe-t-il lorsque l’on perd tout l’amour que l’on a dans un attentat terroriste? Comment survit-on? Peut-il y avoir un après? Peut-on se reconstruire? 

En recevant son prix d’interprétation féminine, l’étonnante Diane K. l’a dédié aux victimes du terrorismes et à ceux qui leur survivent. C’est à la fois peu et immense, à l’image de ce film sobre, sombre et infiniment touchant. 


Sortie en France non datée encore. Mais le prix de Diane Krüger devrait aider. Je vous tiens au jus. 


3- Good Time

Les frères Safdie, Joshua et Ben, ont dû voir beaucoup, mais alors vraiment beaucoup de films ensemble. Des séries B, des thrillers, tous les Scorsese, des polars nocturnes et des films d’action… on sent chez ces deux jeunes cinéastes un paquet de références et une culture profonde du « cinéma de genre ». Un amour aussi des films bien écrits et une volonté chevillée au corps de ne pas laisser un instant de répit au spectateur. 


En plus de ces envies, ils ont eu un coup de génie: offrir le premier rôle de leur film à Robert Pattinson, figure d’ange et silhouette gracile de héros hollywoodienne. Ils ont eu aussi un double coup de bol: qu’il accepte et qu’il soit libre. 
Résultat des courses, ou plutôt de LA course contre la montre, pied au plancher, d’un jeune braqueur débutant flanqué de son frère handicapé dans un New-York nocturne, glauque, blafard après un hold-up manqué?

Un pur plaisir à l’écran, que l’on soit cinéphile ou non et une énergie communicative qui n’a sûrement pas fini de nous étonner. 

Good Time sortira en France le 11 octobre 2017


4- La Cordillera

Ah! Un bon vieux film politique. C’est juste ce qu’il nous fallait après un premier semestre 2017 marqué par une campagne électorale hors du commun. Quand, de plus, ce film est argentin c’est-à-dire issu d’un pays qui a érigé la compromission en système et que le premier rôle y est tenu par le plus sympathique des acteurs du monde, Ricardo Darín, qui décroche là un contre-emploi de première classe puisque sur l’affiche du film, en V.O, son portrait est barré de l’inquiétante formule « Le mal existe »…. la, on n’hésite plus et on y va. Et on n’est pas déçus. 

Plutôt qu’une plongée dans les entrailles du pouvoir, Santiago Mitre, le scénariste et réalisateur nous propose un voyage. Une excursion vers une station de sports d’hiver de la Cordillère des Andes, côté Chili, où le fraîchement élu Président Hernán Blanco, ancien gouverneur provincial de la Pampa (ça ne s’invente pas) s’apprête à représenter l’Argentine à un sommet international. Et accessoirement à essayer d’étouffer un scandale de corruption dans ses rangs. Mais à ce jeu de dupes, celui qui s’est fait élire comme un « citoyen normal » (tiens, tiens…) va se révéler excellent. Presque un peu trop. 


Santiago Mitre réussit le pari de nous entraîner du côté obscur avec humour, audace et non sans une certaine légèreté, indispensable pour supporter la politique. Darin est excellent, tout comme le reste de la distribution, Erica Rivas (repérée en mariée pétant un cable dans « les nouveaux sauvages »). 


Sortie en France non datée encore. mais comptez sur moi pour vous tenir au jus



5- Loveless
 

Soyons clairs: si vous recherchez le divertissement dans les films, le cinéma d’Andrei Zviaguintsev n’est pas fait pour vous. Depuis bientôt 15 ans le Sibérien un rien taciturne décortique les tourments de l’âme et de la société russes modernes en creusant là où ça fait mal: perte des repères moraux, corruption, doutes sur l’avenir et les valeurs…

Son truc à lui, c’est d’inscrire ces mutations profondes dans les drames intimes du quotidien. Pour cela, il applique une mise en scène millimétrique à des personnages si criants de vérité qu’ils pourraient surgir d’un documentaire. Et il les place dans des situations qui les dépassent. 


Dans son Loveless/Faute d’Amour (traduction qui ne fait pas justice au titre russe « nielyubov », littéralement « non-amour »), on plonge dans l’intimité d’un couple qui a décidé de divorcer. En tentant de vendre leur appartement, Xenia et Boris se déchirent sous les yeux de leur fils de 12 ans, Aliocha. Lequel ne semble pas exister pour ses parents. Jusqu’à ce qu’il disparaisse. Sans un mot. 
Absorbés dans leurs nouvelles relations, occupés à refaire leur vie, le couple qui n’en est plus un s’enfonce un peu plus dans la douleur et l’incompréhension, sans jamais prendre la mesure du drame intime d’Aliocha. 

Cette exploration de l’intime est d’autant plus vertigineuse qu’elle mobilise toute notre empathie à nous, spectateurs. On sort de ce grand film (prix du Jury, quand même) secoués et presque hagards. Un expérience de vie d’une sidérante intensité. 


Loveless d’Andrei Zviaguintsev sortira en France le 20 septembre. Je vous le rappellerai (en plus, c’est mon anniversaire. Un chouette cadeau)

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Loin de Cannes


On ne va pas se mentir: ce n’est pas de Cannes que j’écris ce billet. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire mon amertume, je n’y reviendrai pas. 

Mais au fond, cette distance qui me sépare pour quelques jours de l’éphémère capitale du cinéma mondial est salutaire. Elle me donne l’occasion de vous parler d’une tendance que j’ai vu émerger ces dernières semaines dans les salles obscures et, au passage, de vous donner quelques conseils pour vous y rendre. 

La tendance en question, c’est la renaissance du « film de genre ». Vous savez, ce bon vieux film d’horreur, cette série B, cette comédie qui n’ont d’autre ambition que de nous distraire. Noble ambition, du reste, d’autant plus si elle tient ses promesses. Ce qui se produit assez souvent en ce moment. La preuve en quatre films de genre épatants et toujours en salles:

1- le film de survie qui vous fait hésiter à prendre votre voiture: Tunnel de Kim Seong-hoon

Idée simple mais géniale: un automobiliste traverse un tunnel de montage à bord de sa Kia toute neuve (on est en Corée) lorsque le tunnel en question s’effondre sur sa voiture. Seul -ou presque- avec une bouteille d’eau, un mince filet de réseau téléphonique et la radio qui ne capte que de musique classique, coincé dans l’épave de son véhicule, il va devoir puiser en lui-même des ressources qu’il était loin de soupçonner. 

Va-t-il s’en sortir alors qu’au dehors, les secours peinent à mettre au point une stratégie d’excavation? Son couple va-t-il résister à cette longue épreuve? Ce film tout en tensions, efficace en diable n’est simple qu’en apparence. D’abord il multiplie les tiroirs (fausses pistes, points de vue multiples…). Ensuite, il laisse poindre sous le divertissement une critique sociale et politique acerbe envers un pays qui est passé trop vite de la pauvreté extrême au statut de puissance économique obsédée par la vitesse et la performance au détriment de la patience et de la probité. Du grand art. 

2- le film d’épouvante qui cache une satire sociale virulente: Get out de Jordan Peele

Ce film-là commence comme un « Devine qui vient dîner? » contemporains: une jeune fille de bonne famille, blanche, s’apprête à présenter à ses parents son petit ami, noir. Mais peu à peu, au lieu de dérouler le fil bien ordonné de la comédie romantique, le film bascule résolument dans l’horreur. Quitte-t-il pour autant le terrain de la critique sociale? Non, bien sûr, et ce n’est pas là la moindre de ses qualités. 

C’est Jordan Peele, comique américain issu d’un duo (Key and Peele) qui rappelle Omar et Fred, qui signe ce film étonnant, plein de suspense et d’humour qui questionne avec impertinence ma place des Noirs dans la société américaine mais aussi dans l’imaginaire occidental. Produit avec l’appui d’Eddy Murphy, ce film au budget réduit est parti pour faire un succès surprise en salles et un succès mérité dans le monde entier. 
3- le documentaire qui vous redonne le moral : À voix haute de Stéphane de Freitas et Ladj Ly 

Les fans de documentaires dont gâtés en ce moment: le genre est en plein renouveau. Et du coup bien sûr, le niveau monte. Mais même à ce compte-là, À voix haute sort du lot. 

Le film suit une dizaine de jeunes, étudiants issus de filières diverses à l’université de Saint-Denis, alors qu’ils préparent un concours d’éloquence. Mais pas n’importe quel concours: Eloquentia est organisé avec les meilleurs avocats, bénéficie de parrainages artistiques au plus haut niveau (Edouard Baer et Leila Bekhti font partie du jury) et désigne chaque année le prix convoité du « meilleur orateur de Seine-Saint-Denis ». Pour s’imposer, les jeunes vont devoir assimiler les codes, apprendre les règles du jeu mais surtout chercher en eux-mêmes les ressources nécessaires pour gagner: maîtrise de soi, respect de l’autre mais aussi et surtout: une cause, une idée pour laquelle ils ont envie de se battre. Tous sortiront de cette épreuve transformés. Et nous, chamboulés, émus et bourrés d’optimisme. 

4- la comédie française sans prétention mais pas bête du tout: Aurore de Blandine Lenoir

La réalisatrice, âgée de la petite quarantaine, est partie d’un constat simple: elle n’avait pas très envie de devenir une femme de cinquante ans. Elle s’est donc donné pour objectif de redorer le blason de cette héroïne des temps modernes, oubliée des médias et de plus en plus transparente au fil des années pour ses congénères 

masculins. Elle a convaincu deux actrices de 50 ans éminemment sympathiques (Agnès Jaoui et Pascale Arbillot) et une ribambelle d’acteurs non moins pétillants de participer à l’aventure (dont Nanou Garcia et deux transfuges épatants de la série Dix pour cent, Thibaut de Montalembert et Laure Calamy) s’est adjoint les services de l’excellente Océane Sainte-Marie comme co-scénariste et est partie tourner à La Rochelle. 

Et ce mix improbable donne un film joliment foutraque, enlevé, surprenant, qui appelle un chat un chat et une bouffée de chaleur une bouffée de chaleur. On en sort requinqué, sourire aux lèvres et dans mon cas, confortée dans ma conviction que le meilleur est à venir lorsqu’on atteint 50 ans. 

Mais je vous reparlerai de tout cela après Cannes. Si j’y survis, parce que je ne suis pas bien sûre que ce soit encore de mon âge. 

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L’après-midi du 8 mai 2017

Nadège H. sortait du métro lorsqu’elle sentit son portable vibrer dans la poche de son jean. « Bonjour, docteur T à l’appareil. J’ai une urgence un peu particulière. J’ai besoin d’une kiné efficace et discrète. Prête à se déplacer rapidement sur Paris. Aujourd’hui. Maintenant, en fait. »

Nadège aimait travailler avec le docteur T. Précis, exigeant, il lui avait envoyé de nombreux patients depuis qu’elle s’était installée dans son propre cabinet, cinq ans plus tôt. Essentiellement des rééducations post-opératoires, presque toujours des cas complexes et des patients intéressants: hommes d’affaires, sportifs, médecins. Hommes politiques aussi. 

Elle sentit confusément qu’elle ne pouvait pas refuser. T. risquait d’avoir du mal à trouver quelqu’un en ce jour férié du 8 mai 2017.

Quelques secondes plus tard, deux numéros de portable apparaissaient sur l’écran de son smartphone. 

Elle composa le premier. Une voix faible décrocha. 

– « Bonjour c’est Nadège H. Je suis kiné…. » articula-t-elle

– « Ah! Merci. Vous pouvez venir tout de suite? »répondit le propriétaire de la voix, vaguement zézayante, épuisée mais pleine d’espoir 

– « Euh…. Où? »

– « Je vous envoie l’adresse. Merci. »

Une demi-heure plus tard, Nadège se présentait devant l’imposante porte cochère d’un immeuble de l’ouest parisien, gardée par un non moins imposant vigile. 

– « Je suis kiné » dit-elle « on m’a appelée… »

– « On est au courant », répondit le molosse. « Pièce d’identité siouplai »

Tandis qu’il s’éloignait avec son passeport en vociférant dans son oreillette, Nadège ne put s’empêcher de se demander où elle mettait les pieds. 

Elle le comprit quelques instants plus tard, lorsqu’une élégante femme blonde aux traits tirés, mince, bronzée, un épais trait de khôl sur les yeux, lui tendit la main en l’attirant vers le fond de l’appartement en lui soufflant:

– « Merci d’être venue aussi vite. J’espère que vous allez pouvoir le débloquer. Il a vraiment très mal au dos. Et il faut absolument qu’il dorme ». 

La blonde s’effaça après avoir toqué à la porte. Nadège entra. Il était là, assis sur le lit, dos au mur, en bras de chemise, les yeux hagards, la cravate défaite, les jambes douloureusement repliées devant lui. Il gémissait. Nadège le reconnut immédiatement et voulut le saluer. Mais comment s’adresser à lui ? « Monsieur le Président »? « Président »? « Monsieur Macron »? 

Coupant court à ces conjectures, elle s’entendit alors prononcer elle-même la phrase rituelle avec laquelle elle commençait toutes ses séances: 

– « Bonjour, comment allez-vous aujourd’hui ? »

Il écarta son bras et tenta d’esquisser un sourire. Ce regard bleu, ce diastème discret… il n’y avait plus aucun doute 

– « Ça va très bien. Mais j’ai très mal »

Elle ôta sa veste, s’approcha de lui. 

– « Vous permettez? » dit-elle en posant ses paumes de mains sur ses épaules. Dures comme le roc. Il gémit sourdement. « Je crois qu’il faudrait que vous commenciez par respirer ». Il acquiesça. Elle posa de nouveau ses mains dans le haut de son dos et imprima à trois reprises une pression légère mais ferme. Il inspira profondément, relâchant peu à peu ses muscles endoloris.

Au bout de quelques minutes, il allongea ses jambes, retira sa cravate et renversa sa tête en arrière. 

– « J’ai tellement à faire » dit-il

– « C’est sûr. Mais d’abord vous devez vous reposer. Vous détendre » répondit-elle en saisissant son bras. 

– Sans lui laisser le choix, elle l’allongea sur le lit et commença à lui masser vigoureusement les épaules et le crâne. Il était trop faible pour opposer une résistance. 

– « Continuez à respirer. À chaque expiration, mettez mentalement à distance une contrariété. C’est bien mieux que de les laisser vous bloquer le dos ». 

La pièce ne tarda à se remplir d’un calme sourd, hélas bientôt troublé par les éructions digitales des deux portables posés sur la table de nuit. 

– « Laissez sonner », dit Nadège d’un ton sans appel. « Je les donnerai à votre femme en sortant ».

– « Mais il faut que je réponde. Si c’est… »

– « Peu importe qui c’est. C’est vous le patron maintenant. Et votre job, c’est de donner de l’espoir aux gens. Vous devez les réconcilier avec le travail, avec l’ambition, avec l’Europe. Vous devez faire travailler ensemble des gens qui se détestent. Vous devez leur redonner l’envie de défendre les valeurs de la France, redorer notre image à l’extérieur. Tout cela en faisant attention au budget. Et vous n’y arriverez pas avec le dos en compote »

Sa respiration s’accéléra puis ralentit de nouveau. Nadège malaxait maintenant son crâne avec force. Puis, enfin, elle vit avec satisfaction sa poitrine se soulever régulièrement. Ses yeux étaient clos, ses lèvres entrouvertes. 

Elle se leva, ramassa sa veste et quitta la pièce. 

Brigitte, qui l’attendait sur le pas de la porte, l’interrogea du regard. Elle lui répondit d’une moue rassurante. L’épouse rassérénée soupira:

– « Merci beaucoup. On a eu de la chance de tomber sur vous. Je vais vous régler… combien je vous dois? » 

Elle fit un pas vers son sac à main. Mais Nadège était déjà sur le pas de la porte d’entrée

–  » Vous ne me devez rien » dit-elle. « Et c’est nous qui avons eu de la chance de tomber sur lui »
Elle sourit et dévala l’escalier, prête à replonger dans le tumulte de la ville.

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Pourquoi il faut voter le 23 avril

J’ai deux grands garçons formidables qui ont le droit de vote. Je connais leurs opinions: ils rêvent d’entreprendre, ils seraient au centre-droit si tout cela avait encore un sens. J’ai voulu connaître leurs intentions: pour qui allaient-ils voter le 23 avril et le 7 mai? Et là, les bras m’en sont tombés. Non seulement ils allaient faire n’importe quoi au premier tour (l’un voulait voter Cheminade, l’autre blanc) mais aussi, et c’est en un sens bien pire, la perspective de voir, comme conséquence, Marine Le Pen élue ne les effrayait pas plus que ça. « On verra bien » m’a dit l’un. « Au pire, elle essaie, elle se plante et on aura résolu le problème en cinq ans » a rétorqué l’autre. 
J’ai bien sûr riposté. Je leur ai dit que j’étais sidérée, déçue, outrée. Que les idées de l’extrême droite étaient racistes, xénophobes, antisémites. Mais je n’ai pas pu rester très longtemps sur le terrain de l’émotion. La discussion s’enlisait. Il a fallu que je puise dans la rationalité et l’expérience. Et là, j’ai marqué des points. Alors comme je me dis que cette expérience peut servir à d’autres, je la partage ici. 


D’abord, il faut admettre que ne pas voter, c’est voter pour le FN car les électeurs de Marine Le Pen, eux, glisseront bien leur bulletin dans l’urne le 23 avril. 
Partant de là, il faut comprendre que le programme économique du FN aurait sur la France l’effet d’une guerre. 
Je me suis penchée sur le sujet car mon travail m’amène à construire des scénarios économiques et à les présenter à des investisseurs, afin de leur donner si possible envie d’investir – ce qui revient souvent à leur inspirer confiance. Or, la confiance, c’est une chose que l’hypothèse de l’élection de Marine Le Pen exclut purement et simplement. Par quelque bout qu’on le prenne, le programme du FN ne laisse aucun espoir à l’économie française. Il reviendrait à plonger le pays dans une récession profonde et durable. Sortie de l’Europe, rétablissement des droits de douane, retour à une monnaie nationale, retraite à 60 ans… Les premières victimes de cette catastrophe seraient les Français, qui s’appauvriraient à grande vitesse, leur travail valant de moins en moins cher et leur pouvoir d’achat rétrécissant comme peau de chagrin sous l’effet des taux d’intérêt grimpant en flèche et des prélèvements insupportables. Et parmi les Français, les jeunes paieraient le plus lourd tribu, faute d’investissement dans la formation et de croissance économique, donc d’emploi. 


Ensuite Marine Le Pen ment comme elle respire. Elle ment d’abord sur sa capacité à faire fléchir l’Europe, à tenir ses engagements économiques, à faire entendre la voix de la France dans le monde. La France pèse peut-être peu avec l’Europe mais elle ne pèsera plus rien sans l’Europe. Elle ment par assimilation quand elle confond musulman et islamiste. Elle ment par omission en n’expliquant pas comment le fait de sortir de l’Europe et de mieux gérer la sécurité sociale vont permettre de réaliser des économies. Elle ment quand elle parle de la France de Vichy qui ne serait pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv, elle ment quand elle parle des migrants. Elle ment quand elle se pose en victime. Elle ment en permanence. 
Par ailleurs, s’il est établi que Marine Le Pen a réussi à rendre le FN fréquentable en apparence, il n’en demeure pas moins que ses soutiens les plus fidèles sont des groupes violents. Si elle est élue, leur haine de l’autre va s’exprimer avec la plus grande brutalité, sans risquer d’être punie. Il faudra des années pour reconstruire le lien social qui aura été ainsi détruit. 
Aujourd’hui, à deux semaines de l’élection, les médias et les marchés financiers jouent à se faire peur en évoquant l’hypothèse d’un deuxième tour entre Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Ce serait presque drôle si ce n’était pas un jeu perdant-perdant pour tout le monde dans ce pays. 
Mais vous savez quoi? Il ne tient qu’à nous d’éviter ce scénario catastrophe. Pourquoi Marine Le Pen serait-elle nécessairement au deuxième tour? Pourquoi devrions-nous nous résigner? Pourquoi? 
Je crois qu’après cette discussion, mes deux fils iront voter le 23 avril. Ils ne voteront pas blanc, sans doute pas non plus pour Cheminade. Et moi je vais continuer à parler avec des amis, des collègues, des connaissances. Je vais essayer de convaincre, personne par personne, d’aller voter et de donner un sens à son vote. La voie est étroite, mais il y a une voie. Pour l’instant 

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