Arctic: Mad Mads

Bonne nouvelle: un nouveau film sort avec Mads Mikkelsen. Moins bonne nouvelle: dans ce film, Mads n’est pas très sexy parce qu’il est très, mais vraiment très couvert (ça se passe au pôle Nord, il faut dire). Mais heureusement il y a une excellente nouvelle: Arctic est un film formidable.

En plus de mon penchant prononcé pour beau Mads, largement documenté ici, je suis une adepte du survival movie, genre que je trouve particulièrement adapté au format cinématographique. J’aime passer ces deux heures en huis clos avec un acteur entre la vie et la mort taraudée par des questions fondamentales : « Tom Hanks parviendra-t-il à soigner sa rage de dents et à quitter son île déserte (Seul au Monde)? ». « Comment James Franco va-t-il surmonter ces « 127 heures » coincé contre un rocher à boire son urine et à sectionner son bras? » Alors un film de survie, avec Mads en plus, dont les affiches clamaient que c’était son plus beau rôle…

Et bien je n’ai pas été déçue. Malgré son titre, Arctic n’a rien d’un film glacial. C’est même une pépite d’humanité, une ode à la résilience et à l’humilité.

Évidemment il ne faut pas y aller pour les dialogues: la phrase la plus longue que j’ai relevée est « Putain, c’était pas sur la carte », en danois dans le texte.

Ni pour le décor hivernal – le film à été tourné en Islande et au Canada même si l’action se déroule au pôle Nord.

Mais l’atout majeur du film est son incroyable puissance d’attraction de l’attention du spectateur. Plongé plein cadre dans un environnement profondément hostile, où chaque geste est un effort et le danger omniprésent, on vit une expérience extrêmement rare aujourd’hui: on se concentre sur les moindres détails de l’action avec une intensité inouïe. Allumer un réchaud, enfiler des bottes, remonter une couverture deviennent les fragments minimes d’une intrigue aussi savamment ficelée qu’un brancard sur un traîneau à ski (pardon mais c’est la seule comparaison pertinente qui me vient à l’esprit). Bref le réalisateur, Joe Penna, un ancien Youtubeur, a fait du bon boulot.

L’autre mérite du film est justement de jouer avec les codes du genre «survival movie ». On ne sait rien du personnage de Mikkelsen ni des circonstances dans lesquelles il est arrivé là, au bout du monde. Je ne vous livre pas la fin mais pareil, le film nous laisse gamberger sur ce qui va se passer au terme de l’aventure. Et le plus intéressant de tous ces écarts avec les codes est de faire du héros non pas un survivant mais un sauveur, un homme providentiel. C’est ce pas de côté qui donne au film sa saveur et son originalité.

Ça et puis Mads, bien sûr. Son jeu minimaliste, son regard d’acier, son engagement physique total, son charisme à faire fondre la banquise… (soupir) On lui pardonnerait presque d’être si emmitouflé qu’on ne devine plus les formes de son corps. Enfin… (soupir) J’ai dit presque.

Arctic passé un peu partout, dans le circuit commercial et indépendant, depuis le 6 février 2019

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La pépite de la semaine: “Sorry to bother you”

Je le tiens! Chaque semaine mon rêve de blogueuse cinéma c’est de vous recommander un film venu de nulle part, dont vous n’auriez pas entendu parler sans moi et qui a toutes les chances de vous prendre agréablement par surprise. Or, on va pas se mentir, souvent je rame un peu Mais là, je le tiens.

Ce film, c’est «  Sorry to Bother you » petit film indépendant américain pêchu, culotté et vraiment malin. Comme son titre l’indique, Sorry to bother you a pour cadre l’industrie du telemarketing. Comme son affiche l’indique il s’agit d’une comédie, sans stars mais avec une bande de comédiens Afro-américains bourrés d’énergie et de charme, issus pour la plupart de l’univers du standup.

C’est à peu près tout ce que l’on peut déduire du film sans le voir. Mais si vous y allez, vous irez de bonnes surprises en bonnes surprises.

D’abord, le film a un rythme effréné (merci le standup) et suinte la créativité dans tous les azimuts. Punchlines et comique de situation d’abord. Puis, effets visuels, son: pour son premier film, le réalisateur Boots Riley (musicien de 47 ans) démontre une étonnante maîtrise.

Ensuite, le film ne se contente pas d’être loufoque. En suivant le parcours de Cassius Green et son ascension dans un monde du travail a peine caricaturé, le film propose une réflexion plutôt fine sur les rapport au travail dans une société ultra-capitaliste qui ressemble étrangement à la nôtre. Sans faire le procès de la technologie, le film insiste au contraire sur la persistance des rapports de classe et de genre aujourd’hui comme hier (en gros il nous dit: « si tu es Noir et pauvre, tu as toutes les chances de le rester même si tu te bouges… ») mais propose une vision décalée et légère de ces mêmes rapports (« ça vaut quand même la peine de te bouger ceci dit… ») en faisant la part belle à l’humain et à l’humour (« parce que sinon c’est pire »).

Enfin, la très très bonne surprise du film, c’est une kyrielle de comédiens noirs (Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, épatants, mais aussi l’increvable Danny Glover) et le surprenant asiatique Steve Yeun qui, pour une fois, ne sont pas là parce qu’ils sont noirs ou asiatiques mais tout simplement parce au’ils sont bons. Et tous ces nouveaux visages, ça fait un bien fou.

Alors, Sorry to bother you mais… allez-y

Le film passe dans le circuit généraliste (UGC, Pathé, MK2, CGR…) à Paris, RP et en province. Attention toutefois pas partout

Another day of life: plus fort que Viggo

Il fallait du lourd, cette semaine, pour coiffer au poteau Viggo Mortensen dans mes recommandations cinéma. J’étais vraiment partie pour vous suggérer d’aller voir Green Book, un joli film, sympathique, positif dans lequel Viggo M. , le plus sexy des Danois après Mads Mikkelsen, réussit le prodige d’interpréter de manière crédible pour un chauffeur Italo-américain bedonnant et un peu rustre.

Entendons-nous. Je ne vous dis pas de ne pas aller voir Green Book. Je vous demande simplement de donner la priorité à un film plus surprenant, plus innovant et qui restera moins longtemps en salles: Another day of life. Pourquoi? Trois raisons très simples:

D’abord, c’est un film qui va vous apprendre énormément de choses car traite d’un épisode qui est littéralement passé aux oubliettes de l’Histoire: le conflit en Angola. Oubliée, cette guerre civile longue de 27 ans a pourtant eu un impact déterminant sur le continent africain dans son ensemble – il a par exemple précipité la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Mais la guerre en Angola a aussi déclenché une véritable onde de choc dans l’ensemble des pays émergents. Saviez-vous par exemple que l’armée cubaine est intervenue en Angola, consolidant la doctrine internationaliste de Fidel parce que…. 75% des cubains descendent d’esclaves angolais? Bon ben voilà

Ensuite le film va vous surprendre sur la forme. C’est essentiellement un film d’animation – au début on pense à « Valse avec Bachir » tant l’animation fonctionne bien pour tenir à distance le réel et favoriser l’immersion dans une réalité lointaine. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela. Avec des documents d’archive et des interviews de témoins et des effets spéciaux qui évoquent la bande dessinée, le film vous balade d’une dimension à l’autre, comme pour vous faire toucher du doigt la complexité du réel

Enfin, le récit, inspiré de la vie d’un reporter de guerre polonais, Ryszard Kapuściński, propose une réflexion saisissante sur le rôle de la presse et plus généralement de ceux qui diffusent l’information dans le monde incertain, confus, polarisé de 1975. Mais bien sûr on ne peut s’empêcher de faire le lien avec l’immense responsabilité que nous avons tous de combattre les fake news et d’exercer notre esprit critique.

Alors voilà. Viggo, désolée si tu lis ces lignes mais mon conseil pour cette semaine sera « Another Day of Life ». Je sais qu’en tant qu’homme et artiste engagé et moderne tu ne m’en voudras pas.

Another Day of Life passe dans le circuit Art & Essai – vous le trouverez à Paris au Reflet Médicis (charmante salle du quartier latin) ou au MK2 Beaubourg entre autres. En banlieue, il passe dans les salles indépendantes. Plus d’infos ici

(Quant a Green Book, il passe partout ou presque🤗)

« Si vous avez raté le début » ou pourquoi il faut profiter du festival Télérama 2019

Pendant des années, pour moi, Télérama c’était un magazine en couleurs, aux pages très fines, qui sentait bon l’encre d’imprimerie et qui n’avait pas sa place chez moi car mes parents, bien que cinéphiles, le trouvaient un peu trop catho sur les bords.

Peut-être du fait de cet arrière-goût de fruit défendu, j’adorais lire Télérama, le mercredi après-midi chez des copines. Mon plus grand kif était la rubrique “si vous avez raté le début” qui précédait les critiques de films diffusés à la télévision. Comme son nom l’indique, il s’agissait d’un résumé concis des premières minutes du film à l’attention d’éventuels retardataires, avec pour effet collatéral d’aiguiser l’appétit de cinéma et la curiosité des lecteurs.

Avec le recul, je me rends compte que je dois beaucoup à la lecture systématique et avide de ces entrefilets qui ont nourri mon insatiable curiosité en matière de 7ème art.

Évidemment, à l’heure de Netflix, du catch-up TV et de la vidéo à la demande “si vous avez raté le début” n’est plus qu’une formule. La rubrique a depuis longtemps déserté les colonnes du magazine. Mais ledit magazine, lui, tient bon, envers et contre tout, résistant à l’effondrement du marché publicitaire et à la concurrence féroce d’une presse en ligne souvent gratuite.

Si Télérama fait figure de dernier des Mohicans dans le paysage désolé de la presse culturelle (signe des temps, je crois que mes parents l’achètent parfois en douce), c’est pour une raison toute simple: ils ont bon goût et ils sont farouchement attachés à leur liberté de penser. Bref, ils vous disent quand un film est bon ou pas, qu’il s’agisse du premier long-métrage d’un débutant kirghize ou du dernier Leonardo DiCaprio. Et ce depuis plus de 70 ans.

On peut ne pas toujours être d’accord avec la rédaction de Télérama, mais il est difficile de ne pas reconnaître qu’en matière de défense du cinéma indépendant, ils font le boulot. La meilleure preuve c’est le Festival Télérama.

Chaque année au mois de janvier, ils réussissent à convaincre plusieurs centaines de salles de cinéma en France de rediffuser pendant une semaine en janvier les meilleurs films de l’année précédente. Juste avant Sundance et Berlin, le public français a donc le privilège de revoir des films de qualité dans des salles à taille humaine et ce, dans toute la France et pas seulement dans la capitale : 21 salles à Paris participent à l’événement, mais plus de 350 dans toute la France.

Donc si vous avez raté non pas le début mais certains grands films, et bien c’est le moment. C’est une chance à saisir. Et si vous hésitez sur le choix du film, voici mon tiercé gagnant:

⁃ En Liberté, la désopilant comédie pseudo-policière de Pierre Salvadori avec Adèle Haenel et Vincent Elbaz pour son scénario déjanté, sa bande-son décoiffante et son immense verve créative

⁃ The Rider, magnifique western sombre et sobre de Chloé Zhao, qui suit les pas d’un jeune cow-boy dont la vie bascule quand un accident lui interdit de continuer à pratiquer le rodéo auquel il a dédié sa vie

⁃ La Prière de Cedric Kahn, un film puissant sur la rédemption d’un jeune homme en voie d’exclusion dont la dernière chance réside dans un séjour dans une communauté religieuse aux règles sévères et ascétiques

Quoi que vous choisissiez, vous ne vous pouvez pas faire beaucoup d’erreur tant les films sont beaux, inattendus et surprenants. Donc allez-y de ma part. Juste un petit conseil: quel que soit le film que vous allez voir, tachez de ne pas rater le début.

Le festival Télérama 2019: 16 films sortis en 2018 qui ressortent partout en France pendant une semaine du 16 au 22 janvier. Cerise sur le gâteau: c’ est 3,50€ la séance.

Plus d’infos par ici:

« In my room » et mes bonnes résolutions

Comme vous l’avez certainement constaté, les bonnes résolutions sont de saison. Et comme vous êtes en train de lire ce blog, il n’a pas pu vous échapper non plus que j’ai été très peu assidue à le nourrir, ce blog, en 2018. Cela, PLUS le plaisir que j’ai eu de recevoir toutes sortes de messages d’encouragement la semaine dernière quand j’ai publié mon post sur Monsieur… il ne m’en fallait pas plus pour me décider.

Voici donc MA résolution 2019 (roulement de tambour): je vais publier un post avec un conseil cinéma chaque semaine. Je vais vous recommander UN film que vous n’auriez peut-être pas l’idée d’aller voir sans moi. Un film qui m’aura touchée, amusée ou émue et dont j’espère qu’il vous touchera aussi. Et comme je suis fondamentalement sympa, je vais essayer de publier ça le jeudi soir, histoire de vous permettre de vous organiser pour aller au cinéma le week-end.

Alors, elle est pas belle, la vie, en 2019?

Mon conseil pour ce week-end se porte sur un film allemand et fort singulier, une bonne surprise comme nous en réservent régulièrement depuis plusieurs années nos amis d’Outre-Rhin. Pensez à La vie des autres en 2006 ou plus récemment à Toni Erdmann, comédie burlesque qui avait créé la surprise au festival de Cannes en 2016

In My Room est dans cette lignée: c’est un film drôle – la première scène, où le héros, un cameraman un peu distrait, filme des point-presse de députés sérieux et sûrs de leur fait – cette scène et sa chute sont tout simplement désopilantes.

Mais In My Room n’est pas seulement un film drôle. Lorsque Armin, notre cameraman un peu à côté de ses pompes, se réveille un beau matin dans un monde vidé d’êtres humains, un autre film commence. On passe sans ménagement de la comédie grinçante à un conte, une parabole philosophique simple et percutante.

Construit autour d’une ellipse et de la transformation physique sidérante du héros que l’on retrouve aminci, bronzé, hirsute et parfaitement adapté à sa nouvelle condition de chasseur-cueilleur, le récit nous emmène explorer les confins de la condition humaine, nous poussant subtilement vers deux questions fondamentales: jusqu’à quel point nos vies nous offrent-elles une deuxième chance? Peut-on être libre et aimer?

Porté avec humour et sobriété par l’acteur suisse Hans Löw (dont la performance évoque celle de Tom Hanks dans Seul au Monde) qui forme avec l’italienne Elena Radonicich une couple d’Adam et Ève joliment hors du temps, le film interroge, surprend et amuse. Et surtout il résonne: vous le porterez en vous longtemps.

Bref, c’était le film qu’il nous fallait: vous pour retourner au cinéma après les blockbusters de Noël et moi pour mettre en œuvre mes bonnes résolutions.

Vous me direz ce que vous en avez pensé ?

In my room, d’Ulrich Köhler, est sorti le 9 janvier en salles. À Paris, il passe à l’UGC Les Halles, à L’Arlequin et à l’Escurial. En banlieue et en province, il est programmé dans de nombreuses salles indépendantes.

Huis-clos à l’indienne

Allez, à vous je peux le dire: aujourd’hui je suis allée au cinéma et j’ai pleuré comme une madeleine. Pas sangloté, pas écrasé ou ravalé une larme, non. J’ai vraiment pleuré à chaudes larmes, sans pouvoir ni m’arrêter ni résister à la lame de fond d’émotions qui m’envahissait.

Le film qui a déclenché ce torrent d’émotions est indien. Il s’appelle « Monsieur », ce qui est un peu bizarre car un film homonyme avec Jean d’Ormesson est sorti il y quelques semaines. Rien à voir, vraiment. Ce Monsieur-là, qui aurait pu sortir sous son titre international, « Sir » est une plongée profonde dans les entrailles de la société indienne, le regard tourné vers l’avenir mais les pieds englués dans une chape de préjugés et de traditions pesantes.Malgré son titre masculin, c’est l’héroïne du film, Ratna, qui porte le film. Silhouette gracile sous son sari coloré, traits fins et regard déterminé, Ratna, jeune femme de la campagne, travaille comme domestique chez un jeune homme de la bonne société de Bombay. Il est riche mais malheureux, elle est pauvre mais pleine d’espoirs et un improbable lien se développe peu à peu entre eux.

La réalisatrice dépeint par petites touches subtiles le combat entre les préjugés qui gangrènent la société indienne et l’aspiration universelle des êtres humains, d’où qu’ils viennent, à choisir leur destin. Au delà de l’histoire d’amour, c’est cette tension, puissante, sourde et intemporelle, qui ne peut tout simplement pas laisser indifférent. Et peut-être même vous fera-t-elle, comme moi, pleurer un torrent gros comme le Gange.

Thrillers froids pour canicule

Alors… Voilà. C’est le grand retour.

Tout a commencé vendredi, par un coup de fil d’une amie éditrice d’un webzine. “Dis, ça fait longtemps… on aimerait bien publier une de tes chroniques. Tu m’envoies ça pour lundi?”

Et là, une pensée m’assaille, pour mes lecteurs, que j’ai négligés ces derniers temps pour cause de nouveau job, de voyages éclairs et aussi d’actualité cinématographique un peu morose.

Je vais me refaire, pensai-je alors. “Pour lundi bien sûr” m’entendis-je répondre à l’amie providentielle.

PARANOIA

Pour moi le cinéma l’été se pratique seule et de préférence face à un bon thriller. Et maintenant que je vois moins de films, mon instinct me pousse vers les valeurs sûres. L’une d’elles s’appelle Steven Soderbergh. L’ex-enfant terrible du cinéma indépendant, palme d’or à 26 ans pour “Sexe, mensonge et vidéos”, est aujourd’hui chauve et quinquagénaire. Et cela ne l’empêche pas de signer l’ébouriffant Paranoia, sorti discrètement le 11 juillet.

Une fois de plus, Soderbergh surprend et emballe dans un film savamment maîtrisé, au suspense au rythme endiablé dans lequel Claire Foy (Elizabeth II dans “the Crown” sur Netflix) campe à la perfection une jeune femme américaine aux prises avec un hôpital psychiatrique un peu trop prompt à l’enfermer. Ce pourrait être là toute l’intrigue. Ce n’est que le début d’une course-poursuite haletante, bourrée de faux-semblants, de rebondissements en chaîne pour un récit qui n’épargne personne, à commencer par le système de santé américain.

THE GUILTY

Mon instinct me souffle aussi de donner leur chance aux films danois. Me voilà donc partie voir “The Guilty” du prometteur Gustav Möller. Si son aîné Soderbergh avait eu les honneurs de la Berlinale, le jeune danois avait, lui, décroché avec ce premier film, une sélection au festival de Sundance début 2018. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité. Et j’ai bien fait car le film est une véritable pépite.

Il tire sa force et son originalité d’un dispositif extrêmement sobre – la caméra se concentre sur un policier « répartiteur » cantonné aux appels d’urgence dans un bureau de la police de Copenhague. Les appels se succèdent – petits larcins, alcoolisme ordinaire. Puis par à-coups, un récit, plus puissant que les autres, émerge. Un formidable travail sur le son -et pas s eulement sur les voix- prend le relais. L’image travaille au cœur cet homme, presque seul. On est, on devient le héros, Asger Holm, joué par Jakob Cedergren, un beau gosse du cinéma danois qui prend le rôle à bras-le-corps, mettant toute séduction de côté pour livrer une prestation sobre et sidérante, véritable condensé d’humanité.

Condamné à l’immobilisme Asger refuse en effet l’impuissance. Cette affaire sera la sienne, même si ce n’est qu’au bout du fil. On pénètre alors chaque pore de sa peau filmée plein cadre, on tient dans la nôtre sa main qui tapote nerveusement le combiné. On vit sa frustration, son angoisse, son désir de protéger ses semblables, d’aider les âmes en perdition. Et comme dans tous les bons thrillers, c’est finalement lui, lui seul et son désir de redemption qui deviennent progressivement le sujet de l’intrigue. C’est lui, et du même coup, c’est surtout nous.

Alors voilà. C’est peut-être le reflet de ma propre culpabilité d’avoir failli à ma régularité de blogueuse, mais Paranoia et The Guilty sont donc, pour l’instant, mes conseils de l’été. Pour l’instant seulement parce que, culpabilité ou pas, maintenant que j’ai recommencé à écrire, je n’ai peut-être pas dit mon dernier mot.

Je change de job à 50 ans: cinq petits trucs très simples à faire dès aujourd’hui

Rappel des épisodes précédents: moi qui me prenais pour une exception en changeant de job à 50 ans, trois amis suédois rencontrés en vacances et engagés dans des virages beaucoup plus radicaux que moi m’ont fait me sentir « petite joueuse ».

Petite joueuse, mais partageuse. En réfléchissant à leur expérience et à la mienne, je me suis demandée ce que ferais, la prochaine fois, si je devais changer de boulot. Et je sais que cela va se produire car les carrières sont de plus en plus longues et de moins en moins linéaires…. alors voilà: cinq petits trucs, vraiment pas durs à mettre en pratique, qui pourront vous aider…. et qui ont fait leurs preuves.

Première conclusion que je tire de mon expérience et de celles de mes amis: il faut compter sur ses propres forces.

Il faut même tout miser sur ses propres forces. Attendre qu’un recruteur vienne vous chercher ou répondre à des annonces sont des méthodes qui fonctionnent parfois en début ou en milieu de carrière. Et encore. En tous cas, ce qui est sûr c’est que plus on attend, moins ces méthodes ont des chances de marcher. On a bien mieux fait de créer son propre poste ou de faire spontanément acte de candidature. Et souvent, pour ne pas dire toujours, prendre le contrôle de son destin est une meilleure idée que de répondre aux sollicitations. A fortiori à cinquante ans, quand on sait mieux ce que l’on veut et aussi ce que l’on vaut. On a beau ne pas être nés avec le millénaire, nous aussi, les quinquas, on cherche à mettre du sens dans nos vies professionnelles. Du coup, prendre son destin en mains, créer soi-même son opportunité, sa boîte ou son poste, c’est un pari à prendre. Et plus on est mûr, plus on peut le prendre en dosant bien son risque. (Rien à voir: j’ai choisi une photo de Mads Mikkelsen dans Valhalla Rising pour illustrer ce premier paragraphe. C’est parce que c’est l’histoire d’un guerrier solitaire qui se bat contre les éléments et contre toutes sortes de tribus hostiles dans une Scandinavie moyenâgeuse pas du tout hospitalière. Super film. Et en plus on voit le beau Mads torse nu pendant une bonne heure et demie).

Deuxième conclusion à tirer: compter sur ses propres forces, cela signifie aussi savoir quelles sont ces forces.

Un peu d’introspection, éventuellement avec l’aide d’un coach, est un très bon investissement de départ quand on veut changer de job. Personne mieux que vous même ne saura mieux reconnaître vos forces ni mieux en parler. C’est donc une bonne idée de mettre une étiquette sur vos qualités pour bien les identifier et vous préparer à les transposer dans un nouveau job. Je m’explique. Après des années à s’occuper des passagers, mes amies suédoises Karolina et Karin ont développé deux vraies compétences: savoir établir très vite une relation de confiance avec les autres et savoir prendre soin d’eux (« we knew how to take care of people » m’ont-elles bien resumé en chœur). Aujourd’hui elles utilisent ces compétences dans un contexte différent. Idem pour leur ami Pelle: son expérience dans la formation lui a permis de bien gérer sa transition vers l’enseignement. En ce qui me concerne, l’expérience m’a appris que je fonctionne bien en mode projet, beaucoup mieux que dans une structure hiérarchique. Je sais aussi que j’aime aider les équipes à avancer, surtout dans les environnements complexes, avec beaucoup d’incertitude et que j’ai de l’énergie et de la créativité à revendre pour ça. Et je pense que c’est tout cela qui m’a permis de décrocher mon nouveau job. Évidemment, distinguer ses forces ne va pas sans reconnaître ses faiblesses. Dans le cas de Pelle: il avait horreur de la compta. Ça tombe bien, en tant que prof il en fera moins. Dans le cas de nos deux copines: en tant que chefs de cabine, elles n’avaient rigoureusement aucune compétence en informatique. Et bien croyez-moi qu’une fois que la survie de leur business en a dépendu, elles s’y sont mises sans aucune difficulté! Et dans mon cas… disons que je ne suis pas très process. L’exécution parfaite, le goût du détail, tout ça… c’est pas trop mon truc. Du coup, j’essaie de demander de l’aide (pour me relire, pour bien présenter esthétiquement mon travail) et surtout quand c’est important, je m’enferme, je prévois deux fois plus de temps que tout le monde et je la joue modeste sans ce domaine là.

Troisième leçon: il faut faire jouer son réseau.

En gros: vous n’y arriverez pas tout seul. Parler autour de soi de ses projets (même si le seul projet qu’on ait pour l’instant, c’est de quitter son job actuel), rencontrer des gens qu’on ne connaît pas, solliciter des entretiens, envoyer des mails… bref, ne pas rester dans son coin. C’est en discutant ensemble que mes amies suédoises on trouvé leur idée de boîte et du même coup leur associée respective. Quant à moi j’ai passé un nombre incalculable d’entretiens avant de décrocher mon poste. Élargir son réseau présente aussi deux avantages de taille. D’abord, en en parlant, on va affiner notre projet. Personne n’a envie de passer pour une bille devant de parfaits inconnus. On va donc affûter ses arguments, réfléchir, bref creuser son sujet. Son propre sujet, ce qui est toujours intéressant. Deuxième avantage et non des moindres: élargir son réseau va faciliter la transition vers un autre secteur d’activité. Quand on travaille dans une industrie mature (le transport aérien comme mes amies scandinaves, la banque d’investissement comme c’était mon cas), les opportunités d’évolution sont rares. Le réseau peut nous aider à transposer nos compétences vers d’autres industries dont les perspectives sont meilleures : les soins à la personne dans leur cas, l’industrie cosmétique dans le mien. Si vous faites du big data dans le transport routier, vous pouvez en faire dans l’industrie des biotechs. Ou en tous cas ça vaut la peine de rencontrer des gens pour en discuter.

Quatrième leçon: on a tout à gagner à revisiter son équation économique, surtout à partir de 50 ans.

Quand je travaillais dans la banque, j’étais coincée dans un job dont j’étais lasse mais que je ne voulais pas quitter par crainte de gagner moins si je changeais. C’est un truc vieux comme l’analyse économique, il y a même un nom pour ça: l’effet de cliquet. En gros, ça veut dire que si on gagne 2000€ par mois, et que tout d’un coup on en gagne 500 de plus, paf! Notre consommation va s’adapter: on va se mettre à dépenser plus et on ne va plus jamais pouvoir gagner moins de 2500€. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Et mieux on gagne sa vie, plus l’effet de cliquet est fort.

Bon, mais je vous rassure: ça, c’est la théorie. Dans la pratique les marges de manœuvre existent. On peut réduire sa consommation, adapter son mode de vie, arbitrer entre les dépenses. Et la bonne nouvelle c’est que c’est plus facile à faire quand notre travail nous plaît. Et la deuxième bonne nouvelle c’est que c’est aussi plus facile à faire quand on est plus âgé, pour plein de raisons: d’abord on tombe moins facilement dans les pièges de la publicité et de la surconsommation. Ensuite, les enfants, plus grands, commencent souvent à voler de leurs propres ailes. Enfin, on a parfois réussi à mettre un peu d’argent de côté ou à acheter son logement. On peut alors plus aisément se permettre de gagner moins d’argent comme Pelle ou de prendre le risque de ne pas avoir un revenu régulier comme nos deux ex-hôtesses de l’air. Et même quand on ne gagne pas moins d’argent, comme dans mon cas, le fait d’avoir fait ses calculs et de s’être préparé à gagner moins nous rend plus fort et élargit le champ des possibles. En effet l’effet de cliquet et son corollaire, « l’effet d’imitation » par lequel on a tendance à imiter les habitude de consommation des catégories de population considérées comme « supérieures » ne sont pas des fatalités. J’en ai fait l’expérience personnellement en réduisant drastiquement ma consommation de vêtements, chaussures et autres accessoires, du jour au lendemain. Voilà neuf mois que je n’ai rien acheté qui se porte et franchement ça se passe très bien. Et surtout, je me sens tellement plus libre…

Enfin, cinquième leçon que je tire de mes pérégrinations professionnelles: ce n’est pas un drame de se tromper. Ce qu’il faut c’est essayer. Et surtout anticiper

Faire fausse route, changer de cap, c’est comme le doute, c’est stimulant. Avant de devenir prof, Pelle est passé par le conseil. Avant de changer de job, j’ai été shortlistée pour un autre, qui m’aurait énormément plu mais qui n’a jamais été créé. Et je pourrais multiplier les exemples. En fait, il est très rare que les évolutions de carrière se fassent de façon linéaire et si c’est le cas, ce n’est pas forcément bon signe. Se tromper fait partie de l’expérience, apprendre à reconnaître ses erreurs nous rend plus forts, au travail comme ailleurs. Plutôt que d’essayer d’avoir toujours raison, il est beaucoup plus approprié de poser les jalons pour le coup d’après avant même que l’on soit prêt à changer. Ce n’est pas toujours facile, surtout lorsque l’on travaille beaucoup. Mais c’est souvent assez salutaire. Pour s’aider, on peut se dire que l’on ne se résume pas à ce que l’on fait, aujourd’hui et que l’on ne fera peut-être plus dans cinq ans. Tout le monde n’enchaîne pas les défis professionnels passionnants, c’est l’exception plutôt que la règle. Toutes les carrières ont leurs hauts et leurs bas. En revanche dans toutes les expériences professionnelles, quelles qu’elles soient, il y a quelque chose à prendre. Quelque chose qui nous construit et nous rend plus fort. Par exemple j’ai détesté les quelques jobs commerciaux que j’ai eus, vendre n’est vraiment pas mon point fort. Mais qu’est-ce que j’ai appris dans ces jobs! La résistance au stress, la capacité à gérer une relation, les règles de la négociation. Et puis surtout, j’ai appris que je ne voulais pas exercer une fonction commerciale. Et j’ai appris à trouver les arguments pour refuser de tels jobs lorsqu’ils se présentaient, poliment mais fermement. Car c’est bien de se tromper mais c’est encore mieux d’apprendre de ses erreurs. Mais il faut se tromper pour apprendre. Obligé. Et vous voulez savoir la bonne nouvelle? Il est très rare qu’on regrette de s’être trompé.

Nouvelle année, nouveau défi: j’ai plus de 50 ans et je change de job (1/2)

En changeant deux fois de job en quatre ans, à l’âge respectable qui est le mien (51 ans), je me suis longtemps prise pour un défi vivant aux statistiques. J’avais de bonnes raisons de m’être forgé cette conviction, à commencer par le discours médiatique ambiant, catastrophiste sur l’emploi des seniors, c’est à dire les plus de 40 ans. Un discours largement relayé dans mon entourage par les propos dépressifs de nombreux de mes amis – pour l’anecdote, souvent plus jeunes que moi. À partir de 45 ans, point de salut entendais-je (et entends-je toujours) couramment. Soit on a un job et on s’y accroche, quitte à y laisser sa santé et un morceau de son estomac. Soit on n’en a pas et là, mieux vaut avoir couvert ses arrières. Ajoutez à cela les troubles érectiles, la calvitie, les maladies cardiovasculaires et la ménopause et franchement, à partir de 45-50 ans il y avait de quoi se demander ce qu’on foutait là, qui plus est avec une espérance de vie de plus de trente ans devant soi.

Heureusement, ce sombre tableau souffrait tout de même quelques exceptions, dont j’étais. J’avais donc eu une chance folle sur le plan professionnel. Chance que j’acceptais mais que je ne m’expliquais pas complètement, avec le sentiment diffus qu’un jour le diable viendrait me présenter l’addition.

Voilà ce que je pensais AVANT. Avant ces vacances de fin d’année durant lesquelles ma vision des choses a radicalement changé, grâce à trois personnes que j’ai rencontrées au cours d’un séjour de yoga au soleil. (J’en profite pour signaler aux seniors dépressifs de tout poil qui liraient ces lignes que les séjours de yoga sont de très bonnes occasions de se remonter le moral tout en améliorant sa posture).

Ces trois personnes, deux femmes et un hommes, sont scandinaves et éminemment sympathiques. Si j’éprouve envers elle un sentiment de gratitude durable, c’est tout d’abord qu’elles m’ont invitée à partager leur table pour le repas du Nouvel An, alors que j’étais seule. Certes, vu le contexte, ledit repas était frugal et ayurvédique, comme il se doit. Mais quand même. Ensuite, tout au long de ce repas et de ceux qui l’ont suivi puisque nous avons suffisamment apprécié notre compagnie réciproque pour remettre le couvert, nous avons parlé de tout, sauf de nos âges et d’argent.

Évidemment en réfléchissant un peu, j’aurais pu deviner à peu près leur âge à partir de celui de leurs enfants ou de la durée de leurs expériences professionnelles. Ils auraient pu estimer le mien, sans doute à quelques années près le même que le leur, de la même manière. De même le fait de se retrouver tous les quatre sous les tropiques le 31 décembre dans un hôtel simple mais confortable aurait pu nous mettre sur la voie si nous avions voulu établir l’étendue de nos ressources financières respectives. Mais, tacitement, ni eux ni moi n’avons cherché à le faire.

Cette générosité et cette discrétion ne sont pourtant pas les principales raisons de ma gratitude envers Karolina, Karin et Pelle. Ce sont plutôt leurs trajectoires professionnelles, telles qu’ils me les ont racontées qui m’inspirent de la reconnaissance. Et qui m’inspirent tout court, en fait.

Les deux premières ont travaillé très longtemps sur les lignes aériennes scandinaves en tant qu’hôtesses de l’air. Elles ont connu de belles années, parcourant le monde, descendant dans de grands hôtels et côtoyant des célébrités. Puis, avec le temps leurs conditions de travail se sont dégradées: amplitudes horaires de plus en plus larges, escales de plus en plus courtes, jours de repos de plus en plus rares… Les célébrités se sont faites moins flamboyantes et les hôtels moins luxueux. La routine, même mâtinée d’exotisme, est devenue de plus en plus fatigante et difficile à supporter. Si bien qu’un beau jour, lasses, lors d’un long trajet dans le train de banlieue qui mène à l’aéroport, les deux copines se sont lancé un défi: et si on créait notre boîte?

Après avoir un peu tâtonné, elles ont décidé d’acheter un laser pour réaliser des épilations, effacer des tatouages et faire des peelings semi-profonds. Coup de chance: en Suède, pas besoin d’être médecin pour exercer cette spécialité. Entre deux rotations, les deux quinquas ont trouvé un local, se sont formées au maniement du laser, à la comptabilité et même aux subtilités de Google Ads. Elles ont ensuite organisé leurs plannings pour pouvoir se relayer. Puis elles ont demandé un congé sabbatique à SAS. Et si tout va bien, en 2018, elles couperont le cordon avec leur ex-employeur et vivront entièrement de leur clinique.

Quant à Pelle, leur ami, sa carrière d’ingénieur spécialisé dans l’industrie hôtelière et les approvisionnements l’a mené aux quatre coins de l’Europe pendant plus de trente ans. Ses enfants élevés, et au terme d’un divorce long et douloureux, il a commencé à éprouver une certaine insatisfaction dans son travail. Il s’est donc mis à son compte et là, à travers des missions de formation, le virus de l’enseignement est progressivement venu le chatouiller. Suffisamment fort pour qu’il décide de réduire ses heures de consultant pour retourner à l’université et préparer pendant dix-huit mois le concours de professeur de mathématiques et de technologie dans l’enseignement secondaire. Grâce à un travail acharné, avec un petit coup de pouce lié la pénurie de professeurs en Suède, il l’a réussi. À l’heure où certains de ses anciens collègues partent en pré-retraite, il commence donc son stage d’application au lycée en janvier et connaîtra son affectation definitive à la rentrée 2018. Excité, un peu nerveux, il se dit surtout enchanté par cette nouvelle carrière.

La première conclusion que je tire de toutes ces expériences ? Il n’y a pas de fatalité. On peut changer de poste, de métier, de carrière à n’importe quel âge. Bien sûr, il est plus facile de rebondir si l’on a un bon niveau de formation initiale, mais là non plus, aucune fatalité: Karolina a commencé comme hôtesse de l’air à 19 ans. On est tous libres de se réinventer, à condition d’y mettre suffisamment d’énergie. Et oui, c’est vrai, il faut probablement plus d’énergie pour se réinventer à 50 ans qu’à 30.

Et ce n’est pas tout. En y réfléchissant bien, il y a cinq petites choses, très faciles à mettre en œuvre, que j’ai apprises à travers mon expérience et celles de mes amis pour mettre de côté toutes les chances pour changer de job. Laissez-moi juste un peu de temps et je vous écris ça dans un prochain billet. C’est comme ça, c’est cadeau. C’est pour la nouvelle année. Vive 2018!

Voir Naples et puis mourir…. mais en profiter un peu entre-temps

Quelques jours à Naples hors saison m’ont rendu d’humeur blogueuse… et l’envie de partager quelques belles découvertes. Tour d’horizon en dix étapes

1- Pompéi

Que ce soit clair: on ne voyage pas deux mille ans en arrière en claquant dans les doigts. Tout cela se mérite. Il vous faudra d’abord affronter en la traversant de part en part l’immense et angoissante Piazza Garibaldi. De là vous monterez dans un train pour Sorrente. Vous ne reprendrez pas votre souffle trop vite car vous ne serez pas au bout de vos peines. Le tortillard bringuebalant, le long d’une ligne pompeusement baptisée la Circumvesuviana, fera escale en grinçant dans des banlieues sinistres. Ce n’est qu’au bout d’une heure que vous franchirez le tourniquet pour plonger dans les entrailles de l’Histoire.

Et là… comment ne pas être saisi pas la stupéfiante beauté de ses ruelles pavées, de ces fresques, de ces mosaïques ? Comment ne pas toucher du doigt la fragilité de la condition humaine devant les moulages de trois petits corps -une mère et ses enfants- cramponnés l’un à l’autre pour l’éternité alors qu’ils tentaient de fuir le nuage de cendres et de pierre ponce qui s’abattait sur eux? Comment ne pas se laisser hypnotiser par la Villa des mystères et ses fresques, témoins muets d’un culte dont on ne sait plus rien?

2- Le cimetière des fontanelles

Les morts, il faut dire, ne sont jamais très loin des vivants à Naples. De la peu ragoûtante tradition du putridiarium (pièce dans laquelle on laissait se décomposer les corps des religieux défunts, assis sur des chaises afin de les accompagner symboliquement dans leur voyage vers la vie éternelle) aux catacombes chrétiennes où on empilait les cadavres enveloppés dans de simples linceuls, le Maréchal Murat, devenu roi de Naples en 1808, a du se dire qu’il avait du boulot pour faire régner à Naples l’hygiénisme cisalpin. Entre autres, Murat fit fermer le cimetière des Fontanelles, dans lequel des centaines de milliers d’ossements s’étaient accumulés depuis le Moyen Âge.

Victimes de la grande peste, des guerres, gens ordinaires trop pauvres pour bénéficier d’une sépulture, les crânes des morts des Fontanelles étaient traditionnellement adoptés par les Napolitains. On les consultait, on leur offrait une pièce ou une friandise pour les réconforter de leur infortune terrestre.

Cet usage a dû perdurer de manière clandestine puisqu’il y a quelques années, au terme d’une épique bataille de procédure, les habitants du quartier on obtenu la réouverture de ce lieu étrange et fascinant. Et depuis, comme on est à Naples, l’archevêché ne dédaigne pas de temps à autre, d’y célébrer un office, juste histoire de brouiller un peu plus les pistes entre le monde réel et l’au-delà.

3- les églises

En parlant d’églises, on peut passer une vie à visiter celles de la ville sans jamais entrer deux fois dans la même. J’ai personnellement un faible pour celle du Gesu Nuovo, bel exemple d’un baroque exubérant et luxueux. C’est l’un de ces lieux où l’on comprend qu’en Italie, la beauté est un signe de l’existence de Dieu qui se combine à loisir avec toutes sortes de superstitions. Et alors on comprend mieux ce proverbe napolitain : « Non é vero ma ci crediamo » (« ce n’est pas vrai, mais on y croit »).

4- les piazze

Parcourir églises, piazze et palazzi, surtout la nuit, est une expérience extraordinaire. La ville déploie alors son charme de décor de théâtre.

À chaque coin de rue on pourrait voir surgir Polichinelle ou Arlequin. Chaque place pourrait être celle du finale des Caprices de Marianne (« Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches… »). Et au détour d’une fontaine du quartier espagnol, une plaque sur la façade d’un palazzo invoque les fantômes de la peinture française.

5- la Sanità

Autre promenade à faire, plutôt de jour celle-ci, celle du quartier de la Sanità. L’âme de Naples est là dans ce quartier populaire un peu crasseux et délabré mais aussi vibrant et lumineux. Sa beauté n’apparaît pas au premier coup d’œil, il faut la rechercher en exerçant sa curiosité: pousser la porte décrépie d’un immeuble pour y voir son cortile, débusquer les statuettes pieuses enfouies dans les trous des murs lépreux…

6- La pizza

C’est dans sa ville natale que la pizza donne le meilleur d’elle-même. Pâte moelleuse, proportions généreuses, cuisson parfaite, la pizza napolitaine est un omniprésent régal des sens mais elle s’apprécie d’autant mieux dans les établissements qui affichent le label « Pizzerie Storiche di Napoli ». Arrosée de Nastro Azzuro (la bière locale, blonde et légère), elle n’est jamais aussi savoureuse que lorsqu’elle est classique: les pizzerie authentiques ne proposent d’ailleurs qu’un choix assez restreint.

Mais en même temps…. quoi de meilleur qu’une Margherita dorée à point, chaude mais pas brûlante, exaltant la saveur de la tomate et de la fior di latte – ne jamais parler de crème.

Et pas de dessert, bien sûr. Remettons le gelato à plus tard. En attendant, prenons un minuscule caffè brûlant tapi au fond d’une tasse. Ou, si l’on se dégonfle, optons pour un macchiato: la mousse de lait adoucira l’amer breuvage.

7- le métro ligne 1

Engouffrons-nous dans la ligne 1 du métro dite « Metro dell’arte » dans laquelle chaque station est ornée d’œuvre de d’art originales qui rendent hommage au riche passé culturel de la ville. J’ai été hypnotisée par cette installation en mosaïque et lumière de synthèse, clin d’oeil moderne à l’antique bleu méditerranéen.

8- le San Carlo

La metro dell’arte vous déposera au pied du mythique Teatro di San Carlo, l’Opéra de Naples, qui se rêve en rival de la Scala. Plusieurs fois incendié, il vient d’achever sa somptueuse rénovation et affiche une programmation alléchante et éclectique: la saison dernière le footballeur Diego Maradona (le plus napolitain des Argentins) y a fait ses débuts sur le planches dans une pièce relatant les hauts et les bas d’une carrière intimement associée à la gloire FC Napoli.

Mais voir Maradona au San Carlo relève de l’exceptionnel. En général, ce sont plutôt Mozart, Donizetti ou Verdi qui tiennent le haut decl’affiche. Et si vous aimez la musique, le rêve est à votre portée pour 35€: vous pourrez vous offrir une représentation dans l’une des plus belles salles d’Europe. Certes à ce prix, vous devrez vous contorsionner un peu pour voir la scène en entier. Mais le son, lui, est encore meilleur dans les modestes « loggionni » qu’au parterre. Et si vous n’êtes pas fan d’art lyrique, il reste la possibilité d’une visite guidée d’une heure, passionnante, passionnée, en italien, en français ou en anglais.

9- le Castel Sant’Elmo

Avant de repartir, envie d’embrasser une dernière fois du regard la ville et sa baie? Une balade au château Sant’Elmo s’impose.

Ça grimpe sec pour arriver là-haut, alors le mieux est d’emprunter successivement ascenseurs et funiculaires, puis un dédale de rues pavées qui vous mettent progressivement dans l’ambiance moyenâgeuse du lieu.

Et là haut…

Que les médiévistes moins zélés se rassurent: il y a aussi moyen de boire tranquillement un Spritz au café lounge Renzo and Lucia (très recommendable) en attendant que les autres aient terminé leur visite.

10- Ischia

Quitter l’urbaine et trépidante Naples pour une île de la baie… magnifique.

A Procida la voisine, à Capri la belle, je préfère quant à moi Ischia. Fleurie, authentique, lumineuse, Ischia renferme d’innombrables curiosités qui sont autant de promenades dans l’histoire, telle le château aragonais dont la silhouette domine le petit port de l’île.

Ischia est aussi parcourue de sources thermales et des hôtels douillets qui vont avec, parfaitement abordables hors saison. Il paraît même qu’Angela Merkel, qui tient la frime en horreur, y a ses habitudes.

Je ne blâme pas l’austère Mutti. Ischia est l’un de mes lieux préférés au monde, depuis l’adolescence, et l’une des raisons pour lesquelles je reviens et je reviendrai toujours à Naples. Sans mourir, en tous cas pas tout de suite. Bien au contraire: pour y célébrer le plaisir d’être vivante.