Films de mai: Lourdes, El Reino et Douleur et Gloire

Je sais, je sais… vous m’imaginez produisant cette chronique nonchalamment attablée sur la terrasse du Martinez, un mojito bien frais calé entre mon iPad et mon micro-sac clutch en lamé, claquant une bise à Charlotte Gainsbourg et envoyant des textos primesautiers à Sean Penn. Oui mais non. Cette année, je ne suis pas allée à Cannes. Mais rassurez-vous, cela ne m’empêche pas d’avoir les idées très claires les films que vous pourriez aller voir en ce mois de mai fort peu printanier. Et comme je suis en verve, je ne vais pas vous en donner moins que trois, tous déjà en salles.

Le premier, c’est Lourdes, de Thierry Demaizières et Alban Teurlai. Franchement, je m’étonne moi-même de vous recommander un film que j’aurais eu tendance à catégoriser « catho » si je ne l’avais vu et n’avais été émue aux larmes. Car Lourdes ne traite pas de l’Eglise ni de la foi même si celle-ci est omniprésente et sa ferveur palpable tout au long du récit. Non, ce que film explore c’est vous, c’est moi, c’est l’humain qui est en chacun de nous. Car parmi les pèlerins qui se pressent dans la cité mariale, nombreux sont les destins brisés et les familles en souffrance. On s’en doute mais le cinéma ne les avait jamais explorés, jamais en tout cas avec une telle intimité et une telle pudeur.

Et Lourdes est aussi le lieu où tant de souffrance rencontre tant d’espoir, tant de ferveur et finalement tant d’amour que l’on ne peut qu’en être profondément touché, qui que l’on soit, croyant ou non, chrétien ou non. S’il y a un miracle, il est peut-être là. Et si ce n’en est pas un, en tous cas, c’est profondément beau et inspirant.

Pour changer de genre, le très bon « El Reino » de Rodrigo Sorogoyen. Thriller politique palpitant, El Reino place son personnage principal, un politicien ambitieux devant un dilemme inextricable ; accepter de porter le chapeau dans une affaire de corruption ou prendre tous les risques pour faire plonger les coupables, dont le risque ultime de saborder tout son parti voire tout le système. Notre homme, Manuel López-Vidal (épatant Antonio de La Torre), ne va pas y aller par quatre chemins, et choisit on s’en doute la deuxième option. S’en suit une course-poursuite haletante, faite d’accélérations et de rebondissements qui vous feront déchiqueter l’accoudoir de votre fauteuil ou pétrir l’avant-bras qui repose dessus et ce, jusqu’à une scène finale d’une aridité glaciale qui ouvre un abysse sur l’avenir du capitalisme.

L’avenir du jeune cinéaste espagnol qui signe le film, lui, est beaucoup plus porteur de promesses. Déjà auteur de l’excellent « Que Dios nos perdone » en 2017, il a signé un court-métrage puissant, Madre, sélectionné aux Oscars cette année (bande annonce ici). Et il devrait le développer en long-métrage dès l’année prochaine. Affaire à suivre.

Et enfin, pour rester dans l’actualité et dans la péninsule ibérique et du même coup faire une concession à la Croisette, je vous enjoins d’aller voir le très émouvant « Douleur et Gloire » de Pedro Almodóvar. L’enfant terrible de la Movida est aujourd’hui un monsieur presque septuagénaire qui n’hésite pas à mettre en scène sa fatigue de vivre et son angoisse de la page blanche par le truchement d’Antonio Banderas, lequel interprète à merveille cet engourdissement qui semble avoir gagné le grand Pedro.

Faire la paix avec les relations qui ont marqué notre vie, voilà la condition pour pouvoir continuer à avancer et à créer, semble nous dire le maître espagnol. Il nous régale de ses marques de fabriques traditionnelles : quantités de comédiens complices, film-dans-le-film et musique nostalgique. Mais il y ajoute un regard tendre sur l’Espagne rurale dans laquelle il a grandi avec un goût d’éternité particulièrement savoureux. Même loin de Cannes.

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5 raisons d’aller voir « Compañeros » au cinéma

Mon conseil cinéma de la semaine, c’est « Compañeros » d’Alvaro Brechner. Un film palpitant, émouvant, saisissant. Et comme j’ai adoré je vous donne cinq raisons de ne le louper sous aucun prétexte.

Raison #1: c’est un film politique grand public

Le point de départ du film, c’est l’arrestation de trois hommes en Uruguay en 1973, au moment où le pays bascule dans un régime autoritaire brutal. Les trois compañeros se retrouvent incarcérés sans jugement, ignorant tout du monde extérieur. Le récit se concentre donc sur eux et sur leur détention. On entre dans l’intimité de ces hommes et c’est par eux que l’on vit l’horreur de la dictature et de l’univers carcéral. Et parce que tout que tout le dispositif est extrêmement puissant, de la mise en scène au jeu des acteurs en passant par l’image, il n’y a vraiment pas besoin d’avoir la moindre connaissance historique pour comprendre. On vit juste le moment présent, et c’est à travers lui que l’on comprend l’Histoire avec un grand H. Et quelle histoire: celle d’un petit pays démocratique mis à genoux par une dictature imbécile. Du coup, le film se vit comme une véritable ode à la démocratie comprise comme un régime dans lequel on a le droit de ne pas être d’accord avec la majorité et de l’exprimer pacifiquement sans mettre la vie de quiconque en péril. Un rappel bien utile par les temps qui courent

L’affiche espagnole du film

Raison #2: un metteur en scène est né

Le jeune cinéaste uruguayen Alvaro Brechner, 42 ans au compteur, n’était qu’un petit enfant pendant la dictature mais il a aujourd’hui un bel avenir devant lui. Son scénario précis, ultra-documenté, rythmé en diable, ne laisse pas le spectateur respirer et sa réalisation « coup de poing dans la figure » prend habilement le relais. On est surpris à chaque plan dans un subtil crescendo émotionnel qui fait jaillir les larmes dans la scène finale (bon OK, j’avoue… j’ai encore pleuré. Mais j’assume, c’est pour ça aussi que je vais au cinéma)

Alvaro Brechner c’est celui de gauche sur la photo

Raison #3: un trio d’acteurs hyper-engagés

Les trois compañeros du récit sont des personnages hors-normes, appelés à un destin politique et professionnel exceptionnel après l’épreuve de l’emprisonnement. Pour rendre hommage à ces figures, il fallait des acteurs d’exception. Le pari est tenu avec l’Espagnol Antonio de La Torre (plus habitué aux rôles de flics), l’Uruguayen Alfredo Tort (qui ressemble étrangement à Eric Caravaca) et l’Argentin Chino Darin (le fils du séduisant Ricardo Darin sur lequel je ne m’étendrai pas bien que l’envie ne m’en manque pas). Leur engagement à tous les trois est total : ils ont perdu 15 kilos chacun, apparaissent sales et hirsutes, et les dents gâtées mais l’essentiel est ailleurs: ils ne cèdent jamais à la moindre facilité et jouent un jeu choral d’une grande subtilité

Raison #4: la musique

Là encore, le film est là où on ne l’attend pas. La facilité aurait été de charger la bande sonore d’un bon vieux tango sirupeux et nostalgique. Bien inspirés, les producteurs ont préféré le timbre particulier de Silvia Perez Cruz, une chanteuse espagnole qui joue aussi un petit rôle dans le film (elle n’est pas pas du tout, d’ailleurs). Son interprétation de « Sound of Silence » s’inscrit dans le récit et lui donne du corps, tandis qu’au générique « Tres locuras » prolonge l’émotion finale. C’est toujours un bonheur quand la musique fait plus qu’accompagner le film et c’est le cas ici.

(Allez, c’est cadeau:

Découvrez « The Sound Of Silence » de Silvia Pérez Cruz sur Deezer http://www.deezer.com/track/642297452)

Raison #5: toute la planète hispanophone a retroussé les manches

Trois acteurs principaux de trois nationalités différentes. En contrepoint, des seconds rôles féminins bref mais intenses: une Argentine (Soledad Villamil, l’héroïne de « Dans ses yeux »), Mirella Pascual, une star de théâtre en Uruguay et Silvia Perez Cruz, donc, une chanteuse espagnole. Un tournage en Europe et en Amérique Latine. Des producteurs à l’unisson. Netflix ne s’y est pas trompé qui va sûrement assurer la pérennité du film dans tout le monde hispanique. Mais peut-être pas en France… raison de plus d’aller voir Compañeros au cinéma

Cinéphile et euphorique: Mon weekend avec Rosie Davis, Us et La Flor

Cinéphorie (n.f.): état psychologique de jubilation dans lequel se trouve un(e) cinéphile qui a fait un sans faute dans ces choix du week-end.

Trois films, trois univers, trois moments hors du temps… et donc trois conseils cette semaine. C’est rare, mais ça arrive: les trois films que je suis allée voir ce week-end m’ont emballée. C’est suffisamment rare (et agréable) pour que je vous parle de chacun d’entre eux.

« Rosie Davis » d’abord de l’Irlandais Paddy Breathnach allie la justesse d’un grand film social avec l’empathie. Depuis que leur propriétaire a mis leur maison en vente, la famille Davis, modeste mais pas marginalisée, est dans la galère. Chaque jour, trouver un logement pour le jeune couple et ses quatre enfants relève du miracle. Un miracle auquel la jeune mère de famille qui donne son nom au film consacre toute son énergie. Jusqu’à quand cet état de sursis perpétuel va t il se poursuivre ? De quel côté de la précarité la famille va-t-elle tomber? On ne peut s’empêcher de penser aux premiers films de Ken Loach sur la crise du logement en Grande-Bretagne. Mais ici, le propos n’est pas politique mais psychologique: on est plongés dans l’intimité de cette famille dont l’horizon se réduit peu à peu à l’habitacle de sa voiture et dont on devine que son histoire ressemble malheureusement à celle de tant d’autres. Les acteurs qui forment la famille ont un jeu poignant et le film dans son ensemble tourné dans la lumière humide et ouatée de Dublin, sans aucun artifice, a, comme ses héros, la puissance et la dignité de la vérité.

Toujours dans le cadre familial, dans un genre très différent mais à ne pas mettre non plus entre toutes les mains l’excellent “Us” de Jordan Peele vaut également le détour. Après le succès surprise de “Get Out” en 2018, Peele récidive avec un nouveau thriller, “Us”, donc. Comme dans “Get Out” le cocktail réussi entre beaucoup de rythme plus pas mal d’hémoglobine plus un humour grinçant et décalé rend le film assez unique. On passe d’abord un vrai bon moment de cinéma, que l’on aime ou non les films d’horreur (perso je ne suis pas fan et j’ai quand même complètement marché). Mais ce n’est pas tout: en prenant pour héros une famille noire, plutôt aisée, attachante et profondément américaine, sans aucune caricature, Peele réussit une mise en abîme spectaculaire de la société américaine et de ses démons – la bien-pensance et la jalousie comme moteur de l’ambition au premier plan. Le scénario rend de discrets hommages au cinéma de Scorsese et de Kubrik, ce qui met progressivement le spectateur sur la voie: au fur et à mesure que s’efface la peur, le malaise s’accroît. « Us » est aussi un grand film par l’ambition ramassée que contiennent les deux lettres de son titre: « Us » c’est-à-dire « nous » pour la dimension psychologique et « US » c’est-à-dire « les Etats-Unis » pour sa dimension politique. Décidément ce jeune cinéaste (devenu père peu avant le tournage) est un artiste à suivre.

Pour mon troisième conseil, je vais jouer la reine du teasing. Je suis allée voir la deuxième partie de « La Flor », de l’Argentin Mariano Llinas, un projet fou, un film de plus de 13 heures, découpé et quatre parties, six genres et tourné pendant 10 ans avec quatre actrices formant un collectif artistique étonnant. Voir « la Flor » c’est bien plus qu’aller au cinéma, c’est vivre une expérience immersive, déroutante, addictive… donc je vous parlerai d’ici quelques semaines. D’ici là…. bons films!

Printemps du cinéma : quels films aller voir?

Entre les gilets jaunes et la rentrée des classes, il es possible que ça vous ait échappé, pourtant, si si, je vous assure c’est le printemps du cinéma et pour 4€ par séance jusqu’au mardi 19 mars inclus, vous pouvez prendre le pouls du cinéma mondial. Et même un peu, du coup, le pouls du monde. À condition de choisir les bons films. Et c’est là que j’interviens. Voici ma liste de pépites à ne pas louper, demain et même les jours suivants.

Toujours en salles et sans doutes plus pour très longtemps, La Favorite est… mon favori. Ce film a tout pour plaire: un sujet en or (en gros un behind-the-scene de la cour d’Angleterre au 18ème siècle), un scénario en béton, une mise en scène déjantée (du Grec Yorgos Lanthimos, plusieurs fois primé à Cannes). Enfin, cerise sur la gâteau, le trio d’actrices déchire: Emma Stone et Rachel Weisz rayonnent autour d’Olivia Coleman, justement récompensée par un Oscar. Un seul mot, si vous n’y êtes pas allés: allez-y

Toujours en salles aussi, et sans doute plu pour longtemps non plus, « La Chute de l’Empire Américain » vaut le détour, et pas seulement pour l’accent chantant des personnages. Le film est construit comme un conte philosophique des temps modernes avec un anti-héros savoureux, un docteur en philosophie qui ne peut se résoudre à la vénalité du monde et travaille donc comme livreur. Lorsque par pur hasard il se retrouve à la tête d’un pactole en petites coupures, les questions l’assaillent: que faire de cet argent? À qui s’adresser pour se faire aider? Désorienté, notre homme, vite flanqué d’un voyou repenti et d’une sculpturale escort-girl, fait un pied de nez magistral au système, dont il comprend sans difficultés les arcanes. Vingt ans après Le Déclin de l’Empire américain, cette « Chute » drôle et inattendue nous réconcilie avec son auteur, Denys Arcand même si elle nous brouille un peu avec le capitalisme.

Viennent ensuite dans ma liste de recommandations deux « feel-good movies » à la française, qui vous permettront de passer un bon moment en famille. Le premier, « Le mystère Henri Pick » d’abord, propose un joli numéro de duettistes comiques entre Camille Cottin et Fabrice Luchini. Cette improbable histoire de manuscrit retrouvé dans une bibliothèque municipale fait sourire et rend un hommage poétique à la littéraire populaire. Le deuxième, « Celle que vous croyez », suit Juliette Binoche, une charmante (vraiment charmante) quinquagénaire qui tente de récupérer un amant volage en se faisant passer pour une autre, plus jeune, sur les réseaux sociaux. Jeu de miroirs, conflits entre l’ego et l’amour 2.0 mais aussi place des seniors dans une vie professionnelle qui s’allonge, acceptation du vieillissement et communication entre les générations…. sous ses dehors divertissants, le film propose aussi des réflexions assez fines sur les sujets de société qui font irruption dans nos vies intimes. Un film à voir en prévoyant une bonne discussion après

Ma cinquième recommandation s’adresse à ceux (dont je suis !) qui ont une conscience politique et sont atterrés, voire passablement déprimés par la situation actuelle en Europe de l’Ouest (montée des nationalistes, crise migratoire…) « Santiago, Italia » de Nanni Moretti loin de tourner ces questions en boucle, propose habilement un décalage dans le temps et dans l’espace. Au lieu de parler d’aujourd’hui, le talentueux italien se transporte au Chili, en 1973, date du coup d’Etat qui renversa Allende et instaura le régime militaire du sinistre Pinochet. À travers les regards émus et contemporains de témoins des faits (exilés chiliens, diplomates italiens), et leurs accents chantants, Moretti revient sur l’épopée de ces militants étrangers et sur l’accueil pacifique et généreux que leur a réservé une péninsule à l’époque très à gauche. Le contraste avec le repli identitaire d’aujourd’hui n’en est que plus saisissant.

Sixième recommandation: Sibel, un film turc étonnant a plus d’un titre. C’est le portrait d’une jeune femme muette qui vit dans un village de montagne reculé et qui s’exprime dans une langue sifflée (ça existe, il y en a même des dizaines dans le monde). Son handicap lui permet de s’affranchir de sa condition de femme (par exemple, elle ne porte pas le voile) et l’amour de son père la rend plus libre encore. Belle et forte, Sibel fait corps avec ses montagnes et la nature qui l’entoure. Tout irait pour le mieux si un jour elle ne rencontrait pas un fugitif, qui va poser sur elle un regard d’homme. Écartelée entre la tradition et son aspiration à la liberté, Sibel va-t-elle trouver une ligne de crête? Dans le monde post-« me too », le film affiche un point de vue résolument féministe, rafraîchissant et sobre. A voir sans hésiter.

Je ne vous interdis pas non plus de voir « Grâce à Dieu », le dernier Francois Ozon. Étonnante coïncidence: présenté à la Berlinale en février dernier, le film sort alors même que se tient le procès du cardinal Barbarin dont le film condamne explicitement le silence dans le cadre des récents scandales de pédophilie mis à jour à Lyon. Barbarin est condamné, fait appel, démissionne… les choses changent grâce… non pas à Dieu mais à la parole des victimes à laquelle Ozon rend un vibrant hommage. Et même si le film est un peu plombant on ne peut qu’admirer le courage de ceux qui sont sortis du silence. Et se dire que, ce printemps, le cinéma joue bien son rôle de miroir d’une société en mouvement.

Ma 10ème Berlinale

Cette année à la Berlinale, j’ai tout fait comme il faut. Je me suis levée tous les matins aux aurores pour être à la première projection du matin au théâtre Marlene-Dietrich. Je me suis nourrie exclusivement de bretzel et de dönerkebab achetés à des vendeurs à la sauvette sur Postdamerplatz afin de ne pas perdre une miette de chaque film. Pour garder l’esprit clair, j’ai héroïquement résisté à l’appel de la bière, ne buvant pendant une semaine que de l’eau et du café bon marché afin de rester éveillée jusqu’à la fin de la dernière séance de la nuit.

Je n’ai pas tout vu – même la blogueuse la plus motivée du monde ne peut pas voir 200 films en 5 jours. Mais j’ai quand même vu beaucoup de choses.

Du dernier Francois Ozon (‘Grâce à Dieu’), assez plombant, à un film mongol pas mal du tout (Öndög – ça veut dire « œuf de dinosaure » et ça parle d’une très curieuse histoire d’amour et de fertilité) en passant par le premier opus du très séduisant Chiwetel Ejiofor (l’inoubliable acteur de ´12 years a slave’). « The boy who harnessed the wind » produit par Netflix, a été entièrement tourné au Malawi et avec notre Aïssa Maiga nationale qui parle couramment le chewa. Et je vous passe les films guatémaltèques, moldaves, sino-coréens tournés au Japon, etc.

Cette année encore j’ai adoré mon séjour à Berlin – meme si je dois avouer m’être parfois légèrement assoupie, les films ayant tendance à s’allonger à mesure que le numérique réduit à zéro le coût marginal de la pellicule. Mais j’ai aussi appris plein de trucs: j’ai ainsi vu un biopic sur Bertolt Brecht plutôt bien ficelé et un film d’Agneszka Holland sur Gareth Jones, un journaliste gallois dont le témoignage sur la grande famine en Ukraine en 1932 a été censuré.

J’ai aussi vu quelques belles prestations d’actrice comme celle de Juliette Binoche dans ‘Celle que vous croyez’, un joli film sur la face sombre des réseaux sociaux qui sort en salles le 27 février, ou encore celle de Diane Kruger, une nouvelle fois très convaincante dans ´Die Agentin´un film d’espionnage efficace dans lequel elle incarne un agent du Mossad postée à Téhéran peu à peu prise de doutes sur le sens de son action (on la comprend).

Pas déçue donc, mais à chaque séance j’espérais vaguement ce qu’attendent tous les cinéphiles: un coup de cœur, un sanglot ravalé, un éclat de rire irrépressible, une émotion un peu plus forte qu’à l’accoutumé. Il m’aura fallu un concours de circonstances, en l’occurrence un réveil tardif et une reculade psychologique à l’idée de faire prévaloir un drame social serbe sur mon café matinal… mais j’ai eu ce coup de cœur.

Le film s’appelle ´Werke Ohne Autor’ (« Œuvre anonyme ») et curieusement son titre international n’a rien à voir: ‘Don’t look away’. Mais qu’importe le titre. Dans ce récit plein de souffle, Florian Henckel von Donnersmarck (le réalisateur de ´La vie des autres’) livre la biographie d’un artiste fictionnel, Kurt Barnet, dont la

vie et l’œuvre sont largement inspirés de ceux de Gherard Richter. La fresque historique s’étend des années 30 au début des années 60 et ne manque pas de force, à l’instar de l’histoire d’amour qui lie le héros à sa femme, la ravissante Paula Beer (vue dans Franz, de François Ozon). Les thèmes chers au cinéma allemand comme les crimes d’euthanasie perpétrés par les nazis et la guerre froide vue de l’intérieur sont traités non sans originalité. Mais c’est surtout le bouleversant hommage à la création artistique qui fait la beauté du film. On assiste ainsi au parcours intime du jeune héros du film pour s’approprier sa vérité et marcher ainsi vers son destin d’homme et d’artiste libre.

Je ne sais pas quand ni même si ce film sortira en France. Je pressens que son destin aux Oscars, où il représentera l’Allemagne ce mois-ci, jouera un rôle dans sa distribution internationale.

En attendant j’ai pu le découvrir dans une petite salle de la Kantstrasse, avec en prime une séance de questions- réponses avec Sebastian Koch (l’acteur qui joue l’acteur dans la Vie des Autres…. vous me suivez?). Super-star en Allemagne, il était là, gentil, disponible, à échanger avec le public aux côtés de la costumière du film.

C’est aussi cela la Berlinale: la mise en valeur sans aucun snobisme d’un cinéma de qualité, accessible, pour le public et avec lui. C’est pour cette raison que je reviens chaque année, bravant le froid, traversant le Tiergarten enneigé et n’en revenant toujours pas de ma chance d’être là.

Arctic: Mad Mads

Bonne nouvelle: un nouveau film sort avec Mads Mikkelsen. Moins bonne nouvelle: dans ce film, Mads n’est pas très sexy parce qu’il est très, mais vraiment très couvert (ça se passe au pôle Nord, il faut dire). Mais heureusement il y a une excellente nouvelle: Arctic est un film formidable.

En plus de mon penchant prononcé pour beau Mads, largement documenté ici, je suis une adepte du survival movie, genre que je trouve particulièrement adapté au format cinématographique. J’aime passer ces deux heures en huis clos avec un acteur entre la vie et la mort taraudée par des questions fondamentales : « Tom Hanks parviendra-t-il à soigner sa rage de dents et à quitter son île déserte (Seul au Monde)? ». « Comment James Franco va-t-il surmonter ces « 127 heures » coincé contre un rocher à boire son urine et à sectionner son bras? » Alors un film de survie, avec Mads en plus, dont les affiches clamaient que c’était son plus beau rôle…

Et bien je n’ai pas été déçue. Malgré son titre, Arctic n’a rien d’un film glacial. C’est même une pépite d’humanité, une ode à la résilience et à l’humilité.

Évidemment il ne faut pas y aller pour les dialogues: la phrase la plus longue que j’ai relevée est « Putain, c’était pas sur la carte », en danois dans le texte.

Ni pour le décor hivernal – le film à été tourné en Islande et au Canada même si l’action se déroule au pôle Nord.

Mais l’atout majeur du film est son incroyable puissance d’attraction de l’attention du spectateur. Plongé plein cadre dans un environnement profondément hostile, où chaque geste est un effort et le danger omniprésent, on vit une expérience extrêmement rare aujourd’hui: on se concentre sur les moindres détails de l’action avec une intensité inouïe. Allumer un réchaud, enfiler des bottes, remonter une couverture deviennent les fragments minimes d’une intrigue aussi savamment ficelée qu’un brancard sur un traîneau à ski (pardon mais c’est la seule comparaison pertinente qui me vient à l’esprit). Bref le réalisateur, Joe Penna, un ancien Youtubeur, a fait du bon boulot.

L’autre mérite du film est justement de jouer avec les codes du genre «survival movie ». On ne sait rien du personnage de Mikkelsen ni des circonstances dans lesquelles il est arrivé là, au bout du monde. Je ne vous livre pas la fin mais pareil, le film nous laisse gamberger sur ce qui va se passer au terme de l’aventure. Et le plus intéressant de tous ces écarts avec les codes est de faire du héros non pas un survivant mais un sauveur, un homme providentiel. C’est ce pas de côté qui donne au film sa saveur et son originalité.

Ça et puis Mads, bien sûr. Son jeu minimaliste, son regard d’acier, son engagement physique total, son charisme à faire fondre la banquise… (soupir) On lui pardonnerait presque d’être si emmitouflé qu’on ne devine plus les formes de son corps. Enfin… (soupir) J’ai dit presque.

Arctic passé un peu partout, dans le circuit commercial et indépendant, depuis le 6 février 2019

La pépite de la semaine: “Sorry to bother you”

Je le tiens! Chaque semaine mon rêve de blogueuse cinéma c’est de vous recommander un film venu de nulle part, dont vous n’auriez pas entendu parler sans moi et qui a toutes les chances de vous prendre agréablement par surprise. Or, on va pas se mentir, souvent je rame un peu Mais là, je le tiens.

Ce film, c’est «  Sorry to Bother you » petit film indépendant américain pêchu, culotté et vraiment malin. Comme son titre l’indique, Sorry to bother you a pour cadre l’industrie du telemarketing. Comme son affiche l’indique il s’agit d’une comédie, sans stars mais avec une bande de comédiens Afro-américains bourrés d’énergie et de charme, issus pour la plupart de l’univers du standup.

C’est à peu près tout ce que l’on peut déduire du film sans le voir. Mais si vous y allez, vous irez de bonnes surprises en bonnes surprises.

D’abord, le film a un rythme effréné (merci le standup) et suinte la créativité dans tous les azimuts. Punchlines et comique de situation d’abord. Puis, effets visuels, son: pour son premier film, le réalisateur Boots Riley (musicien de 47 ans) démontre une étonnante maîtrise.

Ensuite, le film ne se contente pas d’être loufoque. En suivant le parcours de Cassius Green et son ascension dans un monde du travail a peine caricaturé, le film propose une réflexion plutôt fine sur les rapport au travail dans une société ultra-capitaliste qui ressemble étrangement à la nôtre. Sans faire le procès de la technologie, le film insiste au contraire sur la persistance des rapports de classe et de genre aujourd’hui comme hier (en gros il nous dit: « si tu es Noir et pauvre, tu as toutes les chances de le rester même si tu te bouges… ») mais propose une vision décalée et légère de ces mêmes rapports (« ça vaut quand même la peine de te bouger ceci dit… ») en faisant la part belle à l’humain et à l’humour (« parce que sinon c’est pire »).

Enfin, la très très bonne surprise du film, c’est une kyrielle de comédiens noirs (Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, épatants, mais aussi l’increvable Danny Glover) et le surprenant asiatique Steve Yeun qui, pour une fois, ne sont pas là parce qu’ils sont noirs ou asiatiques mais tout simplement parce au’ils sont bons. Et tous ces nouveaux visages, ça fait un bien fou.

Alors, Sorry to bother you mais… allez-y

Le film passe dans le circuit généraliste (UGC, Pathé, MK2, CGR…) à Paris, RP et en province. Attention toutefois pas partout

Another day of life: plus fort que Viggo

Il fallait du lourd, cette semaine, pour coiffer au poteau Viggo Mortensen dans mes recommandations cinéma. J’étais vraiment partie pour vous suggérer d’aller voir Green Book, un joli film, sympathique, positif dans lequel Viggo M. , le plus sexy des Danois après Mads Mikkelsen, réussit le prodige d’interpréter de manière crédible pour un chauffeur Italo-américain bedonnant et un peu rustre.

Entendons-nous. Je ne vous dis pas de ne pas aller voir Green Book. Je vous demande simplement de donner la priorité à un film plus surprenant, plus innovant et qui restera moins longtemps en salles: Another day of life. Pourquoi? Trois raisons très simples:

D’abord, c’est un film qui va vous apprendre énormément de choses car traite d’un épisode qui est littéralement passé aux oubliettes de l’Histoire: le conflit en Angola. Oubliée, cette guerre civile longue de 27 ans a pourtant eu un impact déterminant sur le continent africain dans son ensemble – il a par exemple précipité la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Mais la guerre en Angola a aussi déclenché une véritable onde de choc dans l’ensemble des pays émergents. Saviez-vous par exemple que l’armée cubaine est intervenue en Angola, consolidant la doctrine internationaliste de Fidel parce que…. 75% des cubains descendent d’esclaves angolais? Bon ben voilà

Ensuite le film va vous surprendre sur la forme. C’est essentiellement un film d’animation – au début on pense à « Valse avec Bachir » tant l’animation fonctionne bien pour tenir à distance le réel et favoriser l’immersion dans une réalité lointaine. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela. Avec des documents d’archive et des interviews de témoins et des effets spéciaux qui évoquent la bande dessinée, le film vous balade d’une dimension à l’autre, comme pour vous faire toucher du doigt la complexité du réel

Enfin, le récit, inspiré de la vie d’un reporter de guerre polonais, Ryszard Kapuściński, propose une réflexion saisissante sur le rôle de la presse et plus généralement de ceux qui diffusent l’information dans le monde incertain, confus, polarisé de 1975. Mais bien sûr on ne peut s’empêcher de faire le lien avec l’immense responsabilité que nous avons tous de combattre les fake news et d’exercer notre esprit critique.

Alors voilà. Viggo, désolée si tu lis ces lignes mais mon conseil pour cette semaine sera « Another Day of Life ». Je sais qu’en tant qu’homme et artiste engagé et moderne tu ne m’en voudras pas.

Another Day of Life passe dans le circuit Art & Essai – vous le trouverez à Paris au Reflet Médicis (charmante salle du quartier latin) ou au MK2 Beaubourg entre autres. En banlieue, il passe dans les salles indépendantes. Plus d’infos ici

(Quant a Green Book, il passe partout ou presque🤗)

« Si vous avez raté le début » ou pourquoi il faut profiter du festival Télérama 2019

Pendant des années, pour moi, Télérama c’était un magazine en couleurs, aux pages très fines, qui sentait bon l’encre d’imprimerie et qui n’avait pas sa place chez moi car mes parents, bien que cinéphiles, le trouvaient un peu trop catho sur les bords.

Peut-être du fait de cet arrière-goût de fruit défendu, j’adorais lire Télérama, le mercredi après-midi chez des copines. Mon plus grand kif était la rubrique “si vous avez raté le début” qui précédait les critiques de films diffusés à la télévision. Comme son nom l’indique, il s’agissait d’un résumé concis des premières minutes du film à l’attention d’éventuels retardataires, avec pour effet collatéral d’aiguiser l’appétit de cinéma et la curiosité des lecteurs.

Avec le recul, je me rends compte que je dois beaucoup à la lecture systématique et avide de ces entrefilets qui ont nourri mon insatiable curiosité en matière de 7ème art.

Évidemment, à l’heure de Netflix, du catch-up TV et de la vidéo à la demande “si vous avez raté le début” n’est plus qu’une formule. La rubrique a depuis longtemps déserté les colonnes du magazine. Mais ledit magazine, lui, tient bon, envers et contre tout, résistant à l’effondrement du marché publicitaire et à la concurrence féroce d’une presse en ligne souvent gratuite.

Si Télérama fait figure de dernier des Mohicans dans le paysage désolé de la presse culturelle (signe des temps, je crois que mes parents l’achètent parfois en douce), c’est pour une raison toute simple: ils ont bon goût et ils sont farouchement attachés à leur liberté de penser. Bref, ils vous disent quand un film est bon ou pas, qu’il s’agisse du premier long-métrage d’un débutant kirghize ou du dernier Leonardo DiCaprio. Et ce depuis plus de 70 ans.

On peut ne pas toujours être d’accord avec la rédaction de Télérama, mais il est difficile de ne pas reconnaître qu’en matière de défense du cinéma indépendant, ils font le boulot. La meilleure preuve c’est le Festival Télérama.

Chaque année au mois de janvier, ils réussissent à convaincre plusieurs centaines de salles de cinéma en France de rediffuser pendant une semaine en janvier les meilleurs films de l’année précédente. Juste avant Sundance et Berlin, le public français a donc le privilège de revoir des films de qualité dans des salles à taille humaine et ce, dans toute la France et pas seulement dans la capitale : 21 salles à Paris participent à l’événement, mais plus de 350 dans toute la France.

Donc si vous avez raté non pas le début mais certains grands films, et bien c’est le moment. C’est une chance à saisir. Et si vous hésitez sur le choix du film, voici mon tiercé gagnant:

⁃ En Liberté, la désopilant comédie pseudo-policière de Pierre Salvadori avec Adèle Haenel et Vincent Elbaz pour son scénario déjanté, sa bande-son décoiffante et son immense verve créative

⁃ The Rider, magnifique western sombre et sobre de Chloé Zhao, qui suit les pas d’un jeune cow-boy dont la vie bascule quand un accident lui interdit de continuer à pratiquer le rodéo auquel il a dédié sa vie

⁃ La Prière de Cedric Kahn, un film puissant sur la rédemption d’un jeune homme en voie d’exclusion dont la dernière chance réside dans un séjour dans une communauté religieuse aux règles sévères et ascétiques

Quoi que vous choisissiez, vous ne vous pouvez pas faire beaucoup d’erreur tant les films sont beaux, inattendus et surprenants. Donc allez-y de ma part. Juste un petit conseil: quel que soit le film que vous allez voir, tachez de ne pas rater le début.

Le festival Télérama 2019: 16 films sortis en 2018 qui ressortent partout en France pendant une semaine du 16 au 22 janvier. Cerise sur le gâteau: c’ est 3,50€ la séance.

Plus d’infos par ici:

« In my room » et mes bonnes résolutions

Comme vous l’avez certainement constaté, les bonnes résolutions sont de saison. Et comme vous êtes en train de lire ce blog, il n’a pas pu vous échapper non plus que j’ai été très peu assidue à le nourrir, ce blog, en 2018. Cela, PLUS le plaisir que j’ai eu de recevoir toutes sortes de messages d’encouragement la semaine dernière quand j’ai publié mon post sur Monsieur… il ne m’en fallait pas plus pour me décider.

Voici donc MA résolution 2019 (roulement de tambour): je vais publier un post avec un conseil cinéma chaque semaine. Je vais vous recommander UN film que vous n’auriez peut-être pas l’idée d’aller voir sans moi. Un film qui m’aura touchée, amusée ou émue et dont j’espère qu’il vous touchera aussi. Et comme je suis fondamentalement sympa, je vais essayer de publier ça le jeudi soir, histoire de vous permettre de vous organiser pour aller au cinéma le week-end.

Alors, elle est pas belle, la vie, en 2019?

Mon conseil pour ce week-end se porte sur un film allemand et fort singulier, une bonne surprise comme nous en réservent régulièrement depuis plusieurs années nos amis d’Outre-Rhin. Pensez à La vie des autres en 2006 ou plus récemment à Toni Erdmann, comédie burlesque qui avait créé la surprise au festival de Cannes en 2016

In My Room est dans cette lignée: c’est un film drôle – la première scène, où le héros, un cameraman un peu distrait, filme des point-presse de députés sérieux et sûrs de leur fait – cette scène et sa chute sont tout simplement désopilantes.

Mais In My Room n’est pas seulement un film drôle. Lorsque Armin, notre cameraman un peu à côté de ses pompes, se réveille un beau matin dans un monde vidé d’êtres humains, un autre film commence. On passe sans ménagement de la comédie grinçante à un conte, une parabole philosophique simple et percutante.

Construit autour d’une ellipse et de la transformation physique sidérante du héros que l’on retrouve aminci, bronzé, hirsute et parfaitement adapté à sa nouvelle condition de chasseur-cueilleur, le récit nous emmène explorer les confins de la condition humaine, nous poussant subtilement vers deux questions fondamentales: jusqu’à quel point nos vies nous offrent-elles une deuxième chance? Peut-on être libre et aimer?

Porté avec humour et sobriété par l’acteur suisse Hans Löw (dont la performance évoque celle de Tom Hanks dans Seul au Monde) qui forme avec l’italienne Elena Radonicich une couple d’Adam et Ève joliment hors du temps, le film interroge, surprend et amuse. Et surtout il résonne: vous le porterez en vous longtemps.

Bref, c’était le film qu’il nous fallait: vous pour retourner au cinéma après les blockbusters de Noël et moi pour mettre en œuvre mes bonnes résolutions.

Vous me direz ce que vous en avez pensé ?

In my room, d’Ulrich Köhler, est sorti le 9 janvier en salles. À Paris, il passe à l’UGC Les Halles, à L’Arlequin et à l’Escurial. En banlieue et en province, il est programmé dans de nombreuses salles indépendantes.